• De l'autre côté du miroir

    Article d'Ey@el

    Je sais que cela risque de surprendre ceux qui me connaissent en vrai (ou de susciter des ricanements), mais il y a peu, en découvrant des photos de bibi prises récemment, je me suis piqué un méga accès de déprime : si si ! Ceci dit, cela n'a rien de bien extraordinaire quand on sait que je n'ai jamais pu me voir en peinture photo. C'est pourquoi, à l'inverse de tous ces narcisses qui fleurissent par milliers et à qui mieux mieux sur les zoos sociaux, je n'ai que très peu de portraits de ma personne que j'aurais envie de conserver ou partager — à l'exception, sans doute, d'une série très glamour (non retouchée) réalisée par un photographe professionnel anglais et qui fait surtout office de panse-bobos à l'estime de moi-même lorsque celle-ci est en berne. Mais comme ces clichés ne sont plus trop d'actualité, il me faudrait un nouvel antidote et les selfies, ce n'est pas trop mon truc — mes tentatives infructueuses finissant généralement à la poubelle ou découpées en petits morceaux « acceptables » en guise de lots de consolation, histoire de voir le verre à moitié plein.

    Il n’y a que les esprits légers pour ne pas juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible.

    ~ Le Portrait de Dorian Gray © Oscar Wilde, 1890


    Non pas que je me trouve hideuse. Simplement, contrairement au miroir que je côtoie au quotidien (on en a tous un dans notre salle de bain), cette image figée que me renvoie l'objectif me fait l'effet d'une cruelle trahison de la perception que j'ai de moi-même de l'intérieur. Comme si ce visage était celui d'une autre. Pas le mien. Je me doute qu'on va penser que je suis sérieusement névrosée, mais tant pis, j'assume — d'autant que je sais que je suis très loin d'être la seule dans ce cas. C'est donc à toutes ces personnes (principalement de sexe féminin) que je m'adresse et qui comprendront.

    L'antidote

    « Quel est dont cet antidote miracle qu'elle a bien pu trouver ? » se demanderont avec une pointe d'anticipation tous les curieux et surtout ceux qui sont fâchés avec l'objectif ou le miroir magique. Cela risque de vous étonner, particulièrement après vous avoir expliqué en long et en large qu'il n'était pas bon pour l'ego de se comparer aux autres. Ce qui reste toujours vrai dans l'absolu mais parfois, dans les cas désespérés, cela aide grandement à remettre les choses en perspective. La galerie d'images ci-dessous sera sans doute plus éloquente que tous les mots que je pourrais choisir. On comprend ainsi pourquoi, dans les pays anglophones, les maquilleurs professionnels ont le statut de « makeup artist ».

    Cliquer sur chaque image pour l'agrandir

    Du coup, c'est fou comme on se sent beaucoup mieux après avoir vu ça. On se console de ne plus être « bof » mais simplement « normale ». On finit même par se trouver quelques trucs de bien. Bon, si c'est ce à quoi ressemblent vraiment les pare-chocs arrières des déesses alors je me demande bien ce qu'il en est de la cuisse de Jupiter (et de son autre dont on ne parle pas). Sans blague, moi qui commençait à me décourager de ne jamais arriver à redonner une forme décente à mon corps après un amaigrissement important, je ne vois plus du tout cet objectif comme une montagne infranchissable mais plutôt comme une simple petite colline tutti rikiki. De quoi mettre la musique un peu plus fort et faire quelques squats et pompes supplémentaires avec le sourire. Et puis grâce à Muse, my ass belongs to ME now. Pump up... the volume (il y a des vannes intraduisibles, celle-ci en est une).

    Dans quel but avons-nous été conçus ?
    Quelqu'un pourrait-il me dire ?
    Ôte ton déguisement.
    Je sais qu'au dessous,
    Il y a moi.

    "Megalomania", Muse (2001)

    Photoshop à la rescousse

    Depuis ces dernières décennies, tout le monde parle de retouche d'image et semble être au courant de cette pratique devenue quasi incontournable et utilisée par tous les médias — non seulement dans les magazines, sur les affiches mais également à la télé et dans les clips vidéos. Mais ce que peu de gens réalisent, c'est à quel point ces images sont modifiées pour aboutir à des projections totalement irréalistes d'êtres humains et de femmes en particulier.

    Toutes les filles sont censées avoir les yeux bleus d'une Blanche, les lèvres pleines d'une Espagnole, un petit nez retroussé, la peau imberbe d'une Asiatique avec un bronzage californien, le cul d'une danseuse jamaïcaine, les longues jambes d'une Suédoise, les petits pieds d'une Japonaise, les abdos d'une lesbienne proprio de club de fitness, les hanches d'un petit garçon de neuf ans, les bras de Michelle Obama et des nichons de poupée. La personne qui parvient le plus à se rapprocher de cette apparence serait, en fait, Kim Kardashian... toutes les autres ne savent pas comment faire.

    Bossypants © Tina Fey, 2011
    Traduit de l'anglais par Ey@el © lapensinemutine.eklablog.com

    Cliquer sur chaque image pour l'agrandir

    Dans la vidéo ci-dessous, quatre femmes américaines « ordinaires », différentes en âge et morphologie, ont été sélectionnées dans le cadre d'une expérience où elles ont été maquillées, habillées et coiffées avant de poser devant un objectif et être retouchées sur Photoshop comme des mannequins professionnels. Le plus intéressant demeure bien sûr leurs réactions en se voyant ainsi métamorphosées.

    « Je ne m'attendais pas du tout à ressembler à ça » dit la première.

    « C'est drôle, ça ne me ressemble pas du tout. »

    « Pourquoi vouloir transformer quelqu'un aussi radicalement ? »

    « J'aime mes taches de rousseur. Je trouve que ça me donne plus de caractère. Du fait qu'elles aient été effacées, je ne sais plus qui est cette personne. »

    « Après qu'on nous ait maquillées, coiffées et dit comment poser puis qu'on ait gommé toutes nos imperfections, il ne reste plus grand chose de qui l'on est, » renchérit une autre.

    Lucide, celle qui semble la plus jeune constate : « C'est ce à quoi j'ai toujours voulu ressembler, mais maintenant que je vois le résultat, je commence à me demander pourquoi j'ai toujours voulu ça. »

    « Je crois que nous vivons une curieuse époque dans laquelle on se sent obligé de faire coller les gens à une apparence standardisée qui n'est pas accessible à tous, » explique une autre.

    « Au lieu de regarder ailleurs et d'essayer d'être autre chose, nous devrions nous contenter d'être à l'aise avec qui nous sommes et essayer d'être la meilleure version de nous-mêmes. »

    Et le mot de la fin : « Je crois que ce que tout le monde devrait garder à l'esprit est qu'il est naturel d'être critique envers soi-même — il est naturel de se sentir mal à l'aise et gauche, mais il faut savoir que cet idéal n'existe pas. »

    Un idéal factice



    ATTENTION : Les reflets dans ce miroir pourraient être déformés par des concepts de « beauté » élaborés par la société.

    Le « photoshopping » a hissé ces modèles irréalistes à un nouveau niveau effrayant. Henry Farid, professeur à Dartmouth [Angleterre] spécialisé dans l'informatique légale et la retouche photo, est d'accord sur ce point. « En ayant ainsi sans cesse davantage recours à ces retouches, nous plaçons la barre toujours de plus en plus haut. Ils sont en train de créer des choses qui sont physiquement impossibles », a-t-il déclaré à la chaine ABC News en août 2009. « Nous assistons à une chirurgie plastique numérique radicale tendant vers le modèle poupée Barbie auquel devrait ressembler la femme — avec de gros seins, une taille minuscule, des jambes ridiculement longues et un cou allongé. On retire toutes les adiposités, toutes les rides et on lisse la peau. »

    Ce que nous voyons dans les médias et ce que nous intériorisons probablement comme étant normal ou beau n'a rien de cela. C'est factice. Il s'agit d'un concept de la normalité et de la beauté axé sur le profil que les femmes passeront leur vie à essayer d'atteindre ainsi que les hommes. Mais tant que nous n'apprendrons pas à reconnaitre et rejeter ces messages nocifs sur ce à quoi devrait ressembler une femme, nous serons tous perdants. Et je ne veux pas perdre. Êtes-vous partants pour rendre partout leur beauté aux femmes ?

    Source : beautyredefined.net
    Traduit de l'anglais par Ey@el © lapensinemutine.eklablog.com

    Tout ceci m'amène à réaliser avec effroi à quel point le conditionnement des médias a profondément altéré notre perception de la féminité à notre insu et nous manipule en permanence. D'où certainement mes difficultés récurrentes à accepter le renvoi de ma propre image à travers l’œil froid d'un objectif. J'entends déjà certains arguer que ce n'est pas le cas de tout le monde. Certes, mais j'ai peine à croire que nous ne sommes pas tous influencés dans notre subconscient à un degré ou un autre. Pareil pour les hommes, mais moindrement. Avec l'âge, nous en prenons tous plus ou moins davantage conscience parce que les marques du temps s'imposent à notre regard et à celui des autres qui nous rappellent sans cesse notre date de péremption. Oui, je sais, là je vous flanque le moral à zéro, mais rassurez-vous, à l'instar de bien des produits sur les étals des supermarchés, les dates ne servent bien souvent qu'à alimenter le consumérisme effréné de notre société décadente. Mais nous pouvons reprendre le contrôle si nous le voulons bien. Et parce que nous le valons bien plus que nous n'osons l'imaginer.

    Ey@el

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