• Le plaisir des yeux

    Article de Mohan Matthen traduit par Ey@el

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    Le plaisir que nous procure la beauté a certainement été façonné par l'évolution — mais quel avantage cela nous a-t-il apporté au niveau de l'adaptation ?

    Dans toutes les cultures au monde, les gens se parent, décorent leurs biens et apprécient les arts visuels. Ils sont pris d'admiration à la contemplation de paysages grandioses et de la voûte étoilée et font de la musique instrumentale. Pourquoi ? La réponse semble évidente : parce que cela leur procure du plaisir. Mais pourquoi cela ? Quel bénéfice retire l'organisme humain de cette capacité de jouissance esthétique ?

    Les plaisirs de nature pulsionnelle

    Nous savons que cette jouissance ne se résume pas à une simple pulsion comme la faim ou le désir sexuel. La faim est de nature prospective : elle nous pousse à manger. Par ailleurs, le plaisir vient en mangeant. Il nous incite à continuer mais comme nous ne sommes pas censés le faire indéfiniment, il s'estompe dès que le corps arrive à satiété. Plus vous êtes repu, moins il vous est agréable de manger aussi délicieuse que soit la nourriture. Comme beaucoup de plaisirs de nature pulsionnelle, la faim a un profil caractéristique basé sur la durée. S'il est fort désagréable d'avoir faim, être affamé est infiniment pire. En mangeant, vous soulagez la détresse provoquée par la faim et commencez à trouver du plaisir dans la nourriture elle-même (si du moins elle est savoureuse). À mesure que vous assouvissez votre appétit, cette sensation disparait. Le plaisir sexuel présente un profil semblable malgré que sa fonction régulatrice soit bien entendu nettement plus complexe.

    La nourriture et le sexe sont des jouissances liées à des pulsions mais ce ne sont pas les seules que nous éprouvons. Prenez les câlins, par exemple. Rien ne nous incite à caresser un être aimé. Aucun malaise croissant engendré par une poussée d'hormones ne vous y pousse ; contrairement à la faim et au sexe, ce n'est le fait d'aucune privation. Il n'y a pas non plus de palier de satiété orgasmique. Les caresses ont un profil basé sur la durée relativement stable au demeurant. Bien entendu, les câlins ne durent pas. Mais parce que d'autres besoins prennent le relai ou parce que la fatigue ou la lassitude se font sentir. Le plaisir est son unique source d'incitation quels que soient les effets immédiats.

    Les plaisirs engendrés par une activité

    La jouissance esthétique est, à l'instar des caresses, axée sur une activité et non déclenchée par une pulsion ou motivée par une finalité comme le fait de manger. L'activité à laquelle elle est associée est ce que j’appellerais de façon générique la « contemplation ». Que vous écoutiez une aria de Rossini ou le chant d'un rossignol — que vous contempliez les Montagnes rocheuses ou un tableau d'Ingres, le plaisir esthétique vous indique que cet engagement contemplatif est appréciable et vous incite à le poursuivre sans en attendre d'effet immédiat. Par contre, celui que je peux éprouver à la vue des Rocheuses peut découler de diverses raisons qui ne sont pas d'ordre esthétique. En voyant les montagnes, je peux être ravi de constater que mon périple jusqu'aux pistes de ski touche enfin à sa fin. La jouissance esthétique, en revanche, découle uniquement du fait de contempler ou d'écouter quelque chose ou encore d'admirer ses qualités. C'est ce qui vous incite à continuer à regarder ; elle ne vous dit pas que l'objet de votre contemplation a un bénéfice autre.

    Les plaisirs axés sur une activité sont capables de susciter des réponses corporelles ou comportementales caractéristiques pouvant s'exprimer involontairement par une mimique douce sur le visage ou par un sourire. D'un point de vue psychologique, ils nous concentrent sur l'aspect agréable de cette activité ; on « se perd » généralement dans la beauté de la voûte étoilée ou dans la représentation qu'en a faite Van Gogh et les autres préoccupations, y compris les tracas et la douleur, ont tendance à s'atténuer. Cette rêverie ou absorption est induite par des opiacés secrétés de manière endogène qui procurent également des sensations de plaisir. Ces effets sont propres à ce que l'on pourrait appeler le plaisir physique et nous devrions admettre que certains plaisirs intellectuels — tels qu'un livre, une grille de Sudoku, une conversation amicale — engendrent du plaisir physique. Tout comme la jouissance esthétique.

    Qu'il soit engendré par des pulsions ou par une activité, le plaisir nous donne des informations sur le monde — mais ses messages ne touchent qu'à une activité spécifique. Le goût savoureux de la mangue m'indique qu'elle est bonne à consommer lorsque j'ai faim mais ne me dit rien de ce que je pourrais faire avec ce fruit comme, par exemple, qu'il a un effet bénéfique quand on l'applique sur une plaie (comme certaines feuilles) ou bien qu'il est beau à regarder. De même, on ne désire pas forcément avoir des relations sexuelles avec la personne que l'on caresse (par exemple, son frère ou sa sœur) ni une conversation (par exemple, avec son chien). Un livre constituant une lecture intéressante ne sera pas forcément du plus bel effet sur l'étagère. La jouissance que procure un objet spécifique à une fin particulière ne garantit pas nécessairement l'approbation générale.

    La jouissance esthétique

    La spécificité du plaisir pourrait sembler évidente mais certains auteurs à propos de la jouissance esthétique sont passés à côté. La jouissance esthétique, c'est le plaisir que l'on éprouve à la contemplation d'une chose. Il peut être sensoriel comme le bonheur que l'on ressent en regardant un tableau ou en écoutant de la musique ; ou bien intellectuel comme la lecture du dernier Robert Harris. Dans les deux cas, on doit le distinguer du désir d'un objet à d'autres finalités. Immanuel Kant fut l'un des premiers, au XVIIIe siècle, à comprendre cela. Son exemple était celui d'un palais dans lequel on pourrait vivre longtemps ou bien que l'on détesterait pour son extravagance et que l'on voudrait détruire. Mais ces deux réactions sont distinctes du plaisir ou du mécontentement procuré simplement par le regard. Seul le second peut être considéré comme esthétique.

    En parlant de sélection sexuelle, Charles Darwin écrivait :

    Prenons un oiseau mâle exposant de façon extraordinaire son gracieux panache ou ses splendides couleurs à la femelle [...] il ne fait aucun doute qu'elle admire la beauté de son partenaire du sexe opposé.

    À supposer qu'il parle en fait de beauté et non d'attrait sexuel, il y a erreur car il confond le désir sexuel avec l'admiration esthétique. Selon sa propre théorie, lorsqu'une femelle regarderait un mâle ainsi, elle ne le ferait pas par plaisir mais parce qu'elle est poussée à s'accoupler avec lui. Darwin assimile à tort le regard lascif au simple regard. L'argument de Kant était que l'appréciation esthétique est désintéressée. Le plaisir est procuré uniquement par le regard.

    Nos modes de perception

    Ce qui me ramène à la question à élucider. La jouissance esthétique nous incite à contempler son objet, mais qu'il y a-t-il de bon en cela d'un point de vue évolutif ? Pourquoi est-il utile d'être plongé dans la contemplation avec tous les dangers liés à une réduction de la vigilance ? Les déperditions de temps et d'énergie sont un handicap pour l'évolution de l'organisme. Pour les grands animaux que nous sommes, toute activité inutile a un coût élevé.

    La réponse se trouve peut-être dans nos modes de perception. Nos récepteurs sensoriels reçoivent une stimulation sous forme d'ébullition effervescente et confuse. La vue nous présente deux images bidimensionnelles légèrement différentes ; l'ouïe nous propose deux images sonores, chacune étant la somme d'émissions sonores émanant de nombreuses sources différentes. Ces images évoluent sans cesse en fonction de la position de celui qui les perçoit mais également lorsque les circonstances extérieures changent. Pourtant, la perception présente à notre conscience de manière extrêmement claire et cohérente des objets distincts appartenant à l'espace tridimensionnel. Cela se produit même lorsque les conditions sont difficiles comme dans l'obscurité ou le brouillard ou dans le brouhaha sonore dans une fête ou un concert. Dans un vaste éventail de conditions, bon nombre n'étant pas favorables à la réception d'informations, les observateurs disposent de cette aptitude extraordinaire à construire une image stable et cohérente du monde.

    La perception s'acquiert par la répétition

    Pour ce faire, le système visuel doit être sensible aux schémas et agencements pour être en mesure de détecter les signes d'objets ou d'événements importants. La découverte de tels schémas nous vient naturellement mais comme toute autre activité naturelle, cela requiert de la pratique. La perception est une technique qui s'acquiert par la répétition. Prenez la motricité. Les animaux et les êtres humains jouent et chahutent afin de développer leurs aptitudes et l'évolution a rendu cette pratique agréable. De même, les nourrissons babillent avant de se mettre à parler sans cesse. Ils ne font pas cela pour communiquer. Ils le font par jeu, acquérant ainsi la capacité de communiquer.

    C'est la même chose avec la perception. Comme le fit remarquer Daniel Berlyne, un psychologue, dans les années soixante, les bébés commencent leur prise de conscience en fixant les choses et en penchant la tête pour écouter et saisir des schémas simples. À mesure qu'ils grandissent, ils s'intéressent à des présentations plus complexes, observant avec une fascination particulière les incongruités, les asymétries et tout ce qui s'y apparente. Il s'agit d'un jeu de perception qui développe leur aptitude à percevoir. En atteignant l'âge adulte, les schémas qui nous procurent du plaisir deviennent complexes que ceux qui nous captivaient alors. Si enfants, nous pouvons être fascinés par des damiers, en tant qu'adultes nous sommes transportés par les mystères de paysages alambiqués et par l'étendue de la voûte étoilée.

    La jouissance esthétique est le plaisir du jeu perceptif et son utilité tient à ce qu'elle développe notre aptitude à percevoir. Ce qui rejoint ce que suggéra Semir Zeki, un neuroscientifique britannique, en 1998 en écrivant que l'art est une quête de « l'aspect constant, durable, essentiel et immuable des objets, des surfaces, des visages et des situations ». Les objets que nous avons plaisir à contempler sont ceux qui offrent un vaste terrain à notre quête. Nous commençons nos vies par la jouissance que nous procure le fait de regarder ou d'écouter, ce qui est la manière dont nous apprenons à percevoir.

    Compétences de bases et expertise

    On ne comprend pas encore pourquoi les adultes trouvent les jeux perceptifs amusants. N'avons-nous pas achevé notre apprentissage de la perception ? Nous atteignons tous un certain niveau de compétence de base en matière d'activité typiquement humaines : la marche, le langage, l'observation, l'écoute et le chant. Enfants, nous le faisons pour le plaisir du jeu et nous continuons d'entretenir ses aptitudes par la pratique bien après le début de l'âge adulte. Mais avec chacune de ces activités, le corps humain nous offre la possibilité de nous améliorer — de devenir exceptionnellement doués. Les compétences linguistiques et motrices que l'on développe spontanément suffisent largement dans la plupart des cas mais se situent bien en deçà de la perfection dont font montre certaines personnes. Un poète ou un dramaturge accompli acquiert une maitrise du langage à force de répétition, de pratique et d'instruction. Ce niveau d'expertise ne s'atteint que difficilement. Il en va de même pour celui qui apprécie la poésie grâce à ses connaissances chèrement acquises du contexte et de l'allusion.

    Si les compétences de bases s’acquièrent par plaisir, le talent, lui, se développe avec douleur et difficulté. L'activité qui permet au grand artiste d'améliorer et d'entretenir son art est laborieux et n'a rien de spontané. Toutefois, une certaine forme de jouissance accompagne également les hauts degrés de savoir-faire.

    Quelqu'un qui s'entraine à atteindre un niveau supérieur à ce qu'il arrive déjà à faire en éprouve généralement un certain déplaisir. Imaginons qu'il s'agisse d'une pianiste travaillant les œuvres de Chopin. Elle n'est pas satisfaite de sa manière de les interpréter à son niveau actuel. C'est pourquoi elle veut se perfectionner. Mais lorsqu'elle essaie de mieux jouer — avec plus de rapidité, de régularité et de puissance — elle réalise qu'elle manque d'aisance. Il lui faut rompre certaines habitudes établies si elle veut atteindre un plus haut niveau de performance. Son professeur pourrait l'initier à de nouvelles techniques pour l'aider ou bien elle pourrait les tester de son plein gré voire même (si elle est vraiment remarquable) les inventer. Mais ce faisant, elle doit se concentrer sur ce qu'elle fait, étape par étape, ce qui la stresse et la fait constamment échouer. Ce sont des expériences douloureuses mais lorsqu'elle parviendra enfin à jouer au niveau qu'elle s'est fixé, elle le fera avec aisance et son jeu lui sera agréable à l'oreille. Comme l'a découvert K. Anders Ericsson, psychologue à l'Université d’État de Floride, on ne jouit de sa prestation que lorsque nos compétences répondent à nos aspirations. Mais atteindre les niveaux que l'on ambitionne peut s'avérer extrêmement difficile et impliquer des sacrifices et un dévouement bouleversant l'existence.

    Ce qui incite certains à se dépasser

    Qu'est-ce qui peut bien motiver certaines personnes à se lancer dans les exercices déplaisants nécessaires à l'amélioration de leurs compétences afin d'atteindre les niveaux d'excellence que requiert l'art ? L'ambition, en partie, bien sûr et le désir d'atteindre une plus grande aisance quel que soit le déplaisir occasionné par le processus y conduisant. Mais les cultures humaines ont également inventé un outil pour les y inciter : l'interaction dans le jeu. Dans le cadre d'activités basées sur la motricité, le sport et les jeux remplissent ce rôle — la victoire étant un accomplissement totalement surfait qui pousse les individus à s'améliorer. Pour ce qui relève des activités esthétiques, nous avons l'art qui implique une interaction entre le créateur et le consommateur. Le premier utilisera son savoir-faire pour produire quelque chose qui aiguisera le jugement perceptif du second tandis qu'en améliorant ses capacités de discernement, il stimulera, en retour, sa créativité.

    Voici une parabole pour illustrer le processus. Imaginons qu'un fabricant de tissu primitif décore son produit avec des motifs compliqués. Il s'avère que tous les autres membres de sa communauté partagent le plaisir perceptif qu'elle leur procure ce qui l'incite, pour des raisons économique, à en produire davantage. Il est possible que d'autres la copient et s'incrustent dans son domaine. À ce stade, l'attention perceptive répétée envers le motif rendra les consommateurs plus réceptifs aux subtilités des tissus imprimés. Ces derniers (ainsi que la créatrice elle-même) deviennent plus sensibilisés aux imperfections dans les dessins — l'espacement n'est peut-être pas homogène ou bien l'élément reproduit n'est pas toujours exactement identique. Cela incite les producteurs à perfectionner leur technique et en investissant dans la beauté, ils poussent les consommateurs à affiner leur aptitudes discriminatives. Il en résulte un enchaînement vertueux dans le co-développement des compétences en matière de perception et de production.

    Le rôle de l'art

    Michael Baxandall, un historien de l'art spécialiste de la Renaissance, a écrit, en 1972, que le goût était « la conformité entre les distinctions qu'exigent une peinture et les aptitudes discriminatoires de celui qui la regarde ». En contemplant un grand tableau, il déclara : « un homme qui se respecte intellectuellement n'est pas en mesure de demeurer relativement passif ; il est obligé d'émettre un jugement ». L'interaction entre l'artiste et l'observateur est le contexte culturel qui les poussent tout deux à créer et percevoir à des niveaux toujours plus élevés.

    L'art est donc une institution culturelle qui canalise et transforme notre aptitude à la jouissance esthétique à partir d'un outil de perfectionnement d'abord perçu dans le jeu perceptif du nourrisson pour évoluer en quelque chose de complexe et grandiose. Quelque chose digne d'être qualifié de beauté.

    Traduit de l'anglais par Ey@el
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