• Le Président Total Killer

    Nouvelle de Nicola Sirkis

    © Brett MacDonald

    Ne cachant pas son admiration pour Marguerite Duras dont l'une des œuvres lui aurait inspiré le nom de son groupe, Nicola Sirkis, le leader d'Indochine, s'est essayé à l'art littéraire, à la fin des années 90, sous forme d'un recueil intitulé Les Mauvaises Nouvelles d'où proviennent les larges extraits de celle que je vous livre ici (je n'ai aucun droit sur ce texte mais si vous copiez-collez ailleurs, merci de me créditer pour ma laborieuse retranscription à la main depuis le livre papier). "Le Président Total Killer" est la projection de notre société actuelle dans un univers futuriste orwellien dans lequel la France (et le monde entier) ne vit que pour et par la télévision. Un monde où le voyeurisme, le consumérisme et la violence ont définitivement remplacé la culture, les rapports humains et la vie de famille (c.f. les réactions de la famille Durmont, non présente dans les extraits choisis) et où un président-monarque mégalo, quasi-centenaire et sur le déclin, donne libre court à ses tendances sociopathes en orchestrant, moyennant finances, la mise à mort en direct de toute une nation tandis que les directeurs de chaînes du monde entier se frottent les mains à l'idée de gonfler leur audimat. De l'humour noir, certes, mais à quel point ce fatalisme décadent poussé à l'extrême l'est-il vraiment ?

    Ey@el

    Dans quelques instants, le président de la République s'adressera aux Français. »

    Le banc-titre orange sur fond noir, illustré par la musique du Requiem de Mozart, venait de s'inscrire sur tous les écrans de télévision du pays. Câblée, numérisée, satellisée, aucune chaîne du territoire n'échapperait au discours du Président... Un discours totalement imprévu ce soir-là et, qui plus est, contraire à l'habitude du chef de l’État de la France : voilà au moins trois ans qu'il ne s'était pas adressé à la population en direct... L'affaire s'annonçait grave.

    Dans certains milieux autorisés, on s'attendait à un rappel à l'ordre, le Président étant très irrité des résultats du dernier sondage audimétrique : plus de 65 % des Français ignoraient jusqu'à son existence. Mais ce n'étaient là que des rumeurs.

    Il était plus de 21 heures. L'heure où neuf Français sur dix regardaient la télévision et ses dizaines de programmes, tous plus captivants que les uns que les autres. L'heure d'écoute maximale. Il faut dire que l'on pouvait s'offrir chez soi tout ce qu'un cerveau bien constitué n'aurait osé imaginer. Et tout était fait en conséquence pour que le téléspectateur moyen, en famille, ne quitte pas l'écran bleu des yeux, ne serait-ce qu'un instant.

    Tout le produit national brut du pays se calculait et s'accumulait là... devant la télévision. Sponsors, publicités, partenariat, consommation... l'économie du monde se traitait maintenant devant et derrière la télévision. En vrac, sur les vingt-cinq chaînes françaises les plus prisées du moment, ce n'était que : jeux de mort, films en 3D 16/9 stéréo SSR surround, talk-shows débiles avec animateur débile remplis de couples de lesbiennes obèses désireuses d'adopter de petits chimpanzés en sollicitant l'aide financière du spectateur ; mais encore plus hard... des viols interactifs, le public choisissant lui-même sa victime, ou encore des reportages ultraviolents comme ces caméras cachées dans les plus dangereux pénitenciers du pays.

    Et bien sûr, le programme qui, ces dernières semaines, cartonnait le plus : la diffusion en relief de vieux films « snuff » des années 1970, sortes de films pornographiques SM où les acteurs eux-mêmes se trucident pour de vrai. Bref, rien de très moral, mais rien de plus normal pour une soirée télévisée banale, en France comme ailleurs.

    Passif, le téléspectateur mondial l'était ; actifs, les programmes TV de la planète entière se ressemblaient et rassemblaient le monde entier autour d'eux.

    Enfin presque. En France, une petite partie de la population résistait à l'envahisseur. Et elle résistait ferme à l'invasion totale, cryptée ou non, de la vie par l'image télévisuelle.

    Ils n'étaient pas plus de 10 %, ceux qui ne regardaient jamais la télévision ; ceux-là que l'on nommait les irrécupérables, la fameuse « 7e colonne » si chère à la paranoïa aiguë du dernier président de la République. Au début, tous les pouvoirs en place, politique et économique, s'attardèrent avec anxiété sur le problème.

    Mais après maints examens et expertises, très vite, ces « irrécupérables » n'intéressèrent plus personne, réduits au rang de simple statistique : ces 10 % de marge d'erreur créée par le système informatique général, quand celui-ci livrait une enquête d'opinion.

    Ceux qui ne regardaient pas la télé existaient, c'est tout. Ils ne pouvaient d'ailleurs faire autrement. Ils vivaient parfois seuls, parfois regroupés en communautés, et ils étaient si étroitement surveillés par les renseignements nationaux qu'ils ne pouvaient songer à se multiplier. De surcroît, ils n'avaient pas le droit de s'exprimer publiquement. Bref, la société les ignorait comme eux-mêmes ignoraient la société.

    Et les irrécupérables, ce soir-là, avaient été récupérés.

    Le Président se foutant royalement que son discours leur passe au-dessus de la tête, tous avaient été rassemblés dans tous les coins du pays ; plus exactement parqués dans les grandes surfaces commerciales abandonnées depuis de longues années, depuis la grande mode du télé-achat.

    La grande rafle avait commencé juste avant 19 h 30, heure du début de l'écoute maximale ; heure aussi de la fermeture générale des rues et des avenues du sous-sol comme de la surface.

    Le Président terminait sa douzième année de règne. Depuis quelque temps, l'usure du pouvoir et la vieillesse — il avait plus de quatre-vingt-quinze ans — affectaient cruellement son visage ; mais aussi les sondages d'opinion.

    Il ne devait rester au président que 5 à 6 % de gens satisfaits de son mandat... Les autres... ils regardaient la télévision.

    Il faut dire que depuis trois ans, depuis l'arrivée des nouveaux téléviseurs à quatre écrans, le zapping moyen du téléspectateur moyen était passé à quinze secondes par chaîne, au lieu d'une minute auparavant. Une véritable catastrophe économique. Toutes les directions des chaînes rivalisaient d'inventivité pour captiver le spectateur quelques secondes de plus. La surenchère n'avait plus de limite et les informations télé faisaient carrément l'impasse sur les faits et gestes du Président et sur son action publique. Ce qui l'avait prodigieusement énervé. Et personne ne perçut alors l'ampleur du drame qui se joua ce soir-là en France.

    [...]

    Le plan du chef de l’État était en fait bien plus machiavélique que digne d'un serial killer. Malgré l'apparence sincère du président faisant un véritable reality show à l'ancienne : « l'homme esseulé délaissé », tout avait été orchestré, prémédité.

    Et M. de Vertar continuait, lui, à faire de très bonnes affaires, surtout avec les Américains, et l'argent s'accumulait sur le compte secret du Président. Ce Président maléfique qui, s'étant aperçu depuis quelque temps que ses administrés regardaient plutôt la télévision qu'ils ne travaillaient, et oubliaient le plus souvent de payer leur redevance, que les finances de l’État se trouvaient dans l’extrême rouge et que sa succession n'était pas du tout assurée. Mais aussi et surtout par une sorte de folie schizophrénique, de jalousie égocentrique due certainement à l'abus du pouvoir, ce Président avait eu cette horrible idée d'organiser le meurtre total de ses « sujets » dans une sorte de méga show géant réservant le « scoop » aux télés étrangères les plus riches... Un coup d’État à l'envers, en quelque sorte.

    [...]

    Extraits du "Président Total Killer", Les Mauvaises Nouvelles © Nicola Sirkis, 1998

    « Animer des photos avec des effets d'eauL'aventurier »
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  • Commentaires

    1
    Jeudi 4 Septembre 2014 à 19:15

    Nicolaaaaa ! ♥

    Merci d'avoir mis cet extrait, il me tarde d'acheter le livre. Et puis pourquoi pas, plus tard, entamer tu Marguerite Duras.

    Il a un vrai talent, puis il le disait : S'il n'avait pas été chanteur/musicien, il atrait fait écrivain. Et comme tu les dis si bien : épicé tout !

    2
    Jeudi 4 Septembre 2014 à 21:00

    « Et comme tu les dis si bien : épicé tout ! »
    Ah non, ça c'est Néo qui dit tout le temps ça, pas moi !

    3
    Vendredi 5 Septembre 2014 à 15:31

    Farpaitement, faut rendre à neo(bélisque) ce qui était à César, épiçétout !!!

    Pis y'a intérêt, sinon c'est distribution de baffes (encore qu'en ce moment, à force sûrement de tailler mes menhirs à la main, je me sente un peu faible ... et pas le droit à la magic potion sniff, pourtant, ce serait bien que je puisse retomber dedans ...)

     

    4
    Vendredi 5 Septembre 2014 à 16:31

    T'as  pas essayé la formule de Harry (Potter) pour faire venir la potion à toi : « Accio potion magique » ? 

    5
    Vendredi 5 Septembre 2014 à 16:57

    Mais c'est que je connais point ce potier, on n'a jamais été présenté.

    6
    Vendredi 5 Septembre 2014 à 17:15

    Ah, ces ignares de Moldus :lol:

    7
    Vendredi 5 Septembre 2014 à 17:53

    :lol: Je ne savais point. Merci du partage !

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