• Projet Eklabugs : La culture de l'impersonnalité

    Article d'Ey@el

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    © Marije Berting

    Finies les vacances : le projet Eklabugs reprend, tant bien que mal, du service et nous nous sommes tous donnés rendez-vous ce mois-ci pour vous parler de culture (voir la liste des participants en fin de billet comme d'hab). Mais de quelle culture ? Dans le style bien tordu que vous semblez apprécier, je vous avais déjà parlé de celle de l'oxymore (voir Articles connexes). Passer à un registre plus sérieux en vous brossant le portrait de Monsatan et de ses graines généreusement modifiées conçues pour vous transformer en légumes que l'on n'a pas besoin d'éplucher ou encore vous vanter les bienfaits du canna bistre (une variété de liliacées) ? Avouez que ça aurait manqué un peu d'originalité. Tout comme ces copycats, certes talentueux, que j'ai décidé d'épingler.

    Les fondements de la dépersonnalisation

    Si l'on se base sur la théorie évolutive selon laquelle l'Homme descendrait du singe, quoi de plus normal, sans doute, que de vouloir imiter ceux qui nous servent de modèle. Après tout, n'est-ce pas en reproduisant les sons que nous entendions que nous avons appris à parler ? N'est-ce pas en copiant nos parents, nos frères et sœurs, que nous avons faits nos tous premiers pas dans la vie ?

    La réplication fait donc bien partie intégrante de l'apprentissage. C'est en copiant que l'on acquiert les bases de tout art ou technique qui, dans le meilleur des mondes, devraient nous permettre de trouver nos marques et exprimer ainsi nos pleins potentiels créatifs. Mais malheureusement, nous ne vivons pas dans un tel monde.

    Bien au contraire, à l'image de l'effrayante dystopie du roman éponyme d'Aldous Huxley (le Meilleur des mondes) dans lequel les humains, répartis en cinq classes bien distinctes, sont conçus in vitro, clonés et génétiquement modifiés en vue du rôle qui leur sera assigné, cette société n'a de cesse de vouloir nous organiser selon le principe des poupées russes, de nous étiqueter, nous formater, nous conformer à des normes anti-naturelles, nous marquant au passage au fer rouge comme le vulgaire bétail que nous sommes à ses yeux. À tel point que beaucoup ne savent plus du tout qui ils sont et se cherchent désespérément.

    Ajoutez à cela cette obsession malsaine de la comparaison systématique, cet esprit de compétition permanent qui n'engendre qu'agressivité, et surtout, à l'ère des médias tout-puissants, le culte des célébrités. Pas étonnant que de plus en plus d'esprits craquent, se fissurent et en viennent à effectuer ce que les psychologues appellent, dans leur jargon, des transferts ou projections. La vie par procuration sponsorisée par les réseaux sociaux constitue très certainement le dernier tour d'écrou avant l'avènement imminent du transhumanisme ou fusion de l'homme et de la machine.

    Je ne sais pas ce que je raconte,
    Je suis prisonnier de ce corps
    Dont je ne peux m'extraire.
    Émettre un son,
    Retourner maison,
    Pâle imitation
    Dont on a raboté
    Toute aspérité.

     "Bodysnatchers", Radiohead (2011)

    Car soyons clairs : si les milliards d'humains qui peuplent actuellement cette planète parvenaient à réaliser qui ils sont réellement, à s'aligner sur les lois naturelles qui reposent sur la diversité et la symbiose parfaite, les barreaux de cette matrice d'illusion voleraient en éclat dans la seconde.

    Il ne s'agit donc pas d'une faille mais d'une défaillance voulue.

    Et dans une société manipulée par les faux semblants, l'invraisemblable et la diversion, il est normal que l'art hérité de l'harmonie constitue une cible privilégiée, particulièrement à l'ère de la surinformation, de la sur-communication et de l'hyper connectabilité où le cyberespace se voit soudain pris d'assaut par les copycats de tout poil, pas tous malhonnêtes ni malintentionnés certes — certains simplement paumés dans cette quête inaboutie d'eux-mêmes, d'autres purement inconscients de n'être que des portraits de Dorian Gray.

    L'art du faux plus vrai que nature

    Même s'il a beaucoup évolué au fil des siècles, l'art est initialement né du désir de reproduire la nature (voir Articles connexes) et d'en capturer le plaisir esthétique qu'il procure à nos sens. Rien d'étonnant à ce qu'il ait vite été réapproprié par les élites déterminées à s'accaparer toute source de jouissance. De cette monétisation engendrant la rareté naquit alors l'art de la contrefaçon basé sur le principe de l'offre et de la demande.

    Qui dit œuvres d’art dit contrefaçon : l’appât du gain appelle ceux qui ne peuvent être reconnus pour leur art à imiter celui d’autres afin de gagner leur vie. Ainsi, déjà sous l’Empire Romain, la demande d’œuvres grecques est si grande que plusieurs artistes méconnus y voient une occasion de mettre à profit leur talent. Jusqu’à aujourd’hui, la tradition du faux s’est perpétuée, fluctuant en popularité selon les époques. (Source)

    Qui sont ces faussaires ?

    Ce sont en général des artistes qui n’arrivent pas à obtenir la reconnaissance qu’ils souhaiteraient. En produisant des faux, ils font un pied de nez aux experts et critiques d’art qui n’ont pas su voir leur talent quand ils créaient sous leur propre nom. Ces faussaires sont souvent manipulés par des faiseurs d’argent, des réseaux de trafiquants d’art qui organisent la vente des fausses œuvres. (Source)

    Le grand Michel-Ange lui-même aurait copié des dessins de maîtres en les substituant aux originaux. « Il avait également sculpté un Cupidon endormi, l'avait patiné puis enterré afin de le vieillir artificiellement puis vendu comme une sculpture hellénistique au cardinal Riaro ». (Source)

    Certains artistes reconnus jouèrent même les mécènes. Ainsi Corot « débordé de commandes, quand il voyait ses amis artistes dans la détresse financière, n’hésitait pas à signer leurs tableaux pour qu’ils puissent les vendre sous son nom. La rumeur dit même que Pablo Picasso, pris par le temps, commandait des œuvres à sa manière à des artistes de Montparnasse et y apposait sa signature ». (Source)

    Quand d'autres se permettent, ailleurs, de corriger les originaux :

    Les écrivains de l'ombre

    Mais ce phénomène n'est pas le propre des beaux-arts. On le retrouve également en littérature où l'activité des nègres, blanchisseurs (dixit Voltaire), teinturiers, prête-plume ou autres écrivains à gage, s'apparente beaucoup à celle des faussaires, à ceci près qu'ils ne violent pas la propriété intellectuelle d'autrui mais cèdent plutôt la leur pour survivre dans l'espoir,  tout comme ces faussaires bourrés de talent, de se voir un jour reconnus pour eux-mêmes.

    Tu verras qu'un jour dans notre vie
    On nous illuminera,
    Qu'un jour dans nos esprits
    Le rêve continuera,
    Que nous nous emporterons
    Vers nos célébrations,
    Qu'une nuit dans notre vie
    Nous nous illuminerons.

    "Un jour dans notre vie", Indochine (1993)

    À l'instar de certains grands artistes croulant sous le poids des commandes, de nombreux auteurs renommés eurent recours à la sous-traitance par des écrivains fantômes. Le plus célèbre cas est sans doute celui d'Alexandre Dumas père. Une anecdote rapporte qu'ayant toujours besoin d'argent, « il signait, dans différents journaux, des feuilletons confiés à des nègres et dont il ignorait jusqu’à la première ligne. Un soir, il apprend que son nègre est mort subitement, juste avant l’heure à laquelle il avait l’habitude de remettre sa copie au journal. Dumas, épouvanté, rentre chez lui et passe une nuit abominable. Au petit matin, le cœur battant, il va acheter le journal. Il l’ouvre et, à sa grande stupeur, découvre la suite du feuilleton. La clé de l’énigme ? Le nègre avait un nègre. Et le nègre du nègre, n’ayant pas été informé de la mort du nègre, avait, comme d’habitude, envoyé directement sa copie au journal ». (Source)

    Cinquante nuances de pénombre

    Depuis quelques décennies, on observe un nouveau phénomène de détournement d’œuvres littéraires ou cinématographiques, ou encore de séries télévisées, mangas, jeux vidéos, etc., communément appelé fanfiction. Comme son nom le laisse deviner, il s'agit d'histoires originales écrites par des fans, centrées autour de personnages ou d'univers existants qu'ils se réapproprient non pas dans un but existentiel ou lucratif mais pour prolonger le plaisir que leur procure cette immersion dans l'imaginaire d'autrui.

    Ce mode de création, souvent au sein d'une communauté apprenante, est aussi considéré par de nombreux auteurs comme un moyen d'apprendre à écrire, de développer l'imaginaire individuel et collectif. (Source)

    Après tout, il n'y a pas de sotte méthode. Certains de ces apprentis-écrivains ont même fini ainsi par y trouver gloire et fortune comme E.L. James, l'auteure britannique de la trilogie Cinquante nuances de Grey qui fut à l'origine une fanfiction basée sur l'univers de la saga Twilight de l'américaine Stephenie Meyer (qui elle-même démarra sa carrière d'écrivain en s'inspirant d'un rêve).

    Même si, dans ce cas bien précis, la qualité littéraire reste largement discutable (et ce n'est certainement pas Stephen King qui me contredira sur ce point), je confirme, de par mon expérience personnelle en la matière, que c'est bien en forgeant que l'on devient forgeron ou plus précisément en écrivant (ou comme dans mon cas, en traduisant) que l'on devient écrivain. Ou du moins que l'on apprend à écrire. Car le mythe du talent pur, hérité des dieux ou de la bonne fée penchée sur le berceau, qui ne demanderait aucun effort, relève de l'hérésie pure et sert surtout à nourrir et renforcer l'apathie et l'infantilisme. À ce sujet, je vous conseille vivement l'essai autobiographique du Maître, Écriture : Mémoires d'un métier.

    Succès damné

    Le domaine de la musique non plus n'est pas en reste. Même si la reprise d’œuvres musicales se veut en général et surtout une forme d'hommage voire d'honneur suprême lorsque certains artistes méconnus se font reprendre par d'autres plus renommés, ne manquant jamais, au demeurant, de leur conférer une nouvelle dimension en y ajoutant leur touche personnelle.

    Le phénomène semble avoir pris de l'ampleur depuis la surmultiplication des télé-crochets dans lesquels on se livre au formatage en direct de jeunes talents en quête de reconnaissance en les contraignant à chanter exclusivement des chansons d'artistes reconnus pour faire de l'audience plutôt que les promouvoir réellement ni rendre hommage à qui que ce soit non plus.

    Et à l'instar des peintres et écrivains, certains musiciens en arrivent également à renier leur personnalité et leur créativité pour survivre. Je veux parler de ceux que l'on appelle tribute bands ou encore cover bands, spécialisés dans la reprises d’œuvres d'autres groupes ou artistes, qui se produisent généralement dans les fêtes, mariages ou autres manifestations privées ou publiques ne pouvant s'offrir les services des originaux.

    Les groupes-hommage sont devenus une sous-culture à part entière. Ce qui démarra, à la base, il y a des années, comme un moyen de se réunir entre amis pour jouer et rendre hommage à la musique de ses groupes préférés, est devenu un aspect important et lucratif du paysage rock permettant à bon nombre de musiciens prometteurs de faire leurs armes au sein de tribute bands avant de démarrer une carrière. En fait, plusieurs groupes dont Journey, Yes et Judas Priest ont trouvé des remplaçants pour leurs membres stratégiques en se tournant vers ces fameux groupes hommage. (Source)

    Et certains de ces groupes ne se contentent pas juste d'interpréter à la perfection la musique de leurs idoles ; ils copient même leur look, leurs attitudes, leurs mimiques, jusqu'à donner l'illusion d'être des clones à défaut de sosies parfaits.

    Je suis le substitut d'un autre mec,
    J'ai l'air grand mais je porte des talons hauts.
    Comme tu vois, toutes les choses simples sont compliquées.
    Je fais plutôt jeune et pourtant je ne suis déjà plus dans le coup.

    "Substitute", The Who (1965)

    À nos heures perdues

    Comme ce groupe japonais, ci-dessous, baptisé On A Saturday (OAS) en hommage à Radiohead qui, avant d'adopter ce nom, étaient connus sous celui de On A Friday :


    Ces jeunes gens sont époustouflants. Ils ont même poussé le vice jusqu'à se procurer le même matériel que leurs ainés oxfordiens. Et imiter aussi bien ceux que l'on considère, à juste titre, comme l'un des plus grands groupes contemporains, ne peut que susciter l'admiration. Et la pitié aussi. Ou plutôt l'incompréhension.

    Pourquoi gaspiller un tel potentiel en n'étant que des clones ? J'espère que c'est ce que les frères Greenwood auront dit à leurs doppelgangers ou doubles japonais en leur serrant la main lors de leur récent passage au pays du soleil levant.

    Il n'empêche que si j'étais célèbre pour la qualité mon art — et non pour ma bancabilité ou ma connerie légendaire comme malheureusement cela semble être devenu la norme — rencontrer mon double me flanquerait certainement un sacré malaise même si cela peut sembler extrêmement flatteur au premier abord. Pas vous ?

    Ey@el

    Projet EklaBugs #14

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 30 Septembre 2016 à 13:27

    Très bon article, j'ai adoré!

      • Vendredi 30 Septembre 2016 à 15:06

        Merci. Toutes mes excuses, je n'ai pas encore trouvé le temps d'aller lire ton article mais cela ne saurait tarder. Ce week-end au plus tard.

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