• Spéculations sur la probabilité d'une destruction future d'Internet

    Article de Zakaria Bziker traduit par Ey@el

    Available in English

    Internet est devenu le point d'Archimède de notre quotidien. De nos jours, plus rien ou presque ne se fait sans lui. Plus nous en dépendons, plus il nous semble impossible de vivre sans. C'est incontestablement la machine la plus fiable que l'homme ait jamais créée. Toutefois, notre dépendance aveugle pourrait-elle constituer une menace pour l'humanité ? Investissons-nous trop dans ce nouveau média au risque d'y laisser beaucoup si nous devions un jour être contraints de nous en passer ?

    Une structure organique

    À quoi doit-il son succès ? Comment envahit-il tous les aspects de notre vie ? En fait, Internet est le seul engin de création humaine qui possède une structure organique. La manière dont tout y est interconnecté est incroyablement complexe. Compte tenu de son organicité, il semble intégrer à la perfection les propriétés du vitalisme1 et tous les aspects de la vie de l'homme au quotidien. Il s'adapte à la structure de la société et à la manière dont les gens se connectent les uns aux autres.

    La vie se propage par les réseaux. Le corps lui-même est un processeur d'information. La mémoire ne réside pas uniquement dans le cerveau mais dans chaque cellule. Rien d'étonnant à ce que la génétique ait pris son essor avec la théorie de l'information.
    ~ Gleick (2011:07)

    Chaque nouvelle adjonction, qu'il s'agisse par exemple d'un ordinateur ou d'un smartphone, s'intègre parfaitement à l'ensemble plus vaste du réseau mondial sans perturber le fonctionnement des autres constituants, comme c'est le cas pour les cellules organiques vivantes. C'est parce que « le tout est supérieur à la somme des parties » (Aristote 384-22 av. J.-C.). En outre, Internet pourrait également être considéré comme le dédoublement virtuel de la société et de la réalité dans leur ensemble. Par conséquent, il jouit de la compatibilité sociale. À l'image du cerveau humain, il est capable d'acquérir de nouvelles intelligences. Il y aura toujours matière à amélioration mais si son succès n'est pas dû à sa structure organique, il provient sans doute du fait qu'il est un outil efficace pour faire circuler, mesurer, organiser et traiter l'information tout en renforçant le savoir de l'humanité. En cela, Internet est exceptionnel pour le stockage et l'accès facile à la connaissance qu'il permet, mais surtout pour la démocratie idéale qu'il promet.

    Se pourrait-il que cette énorme machine que nous appelons Internet ne soit qu'éphémère dans l'histoire de l'humanité ? Serait-il possible que d'une façon ou d'une autre, il ne fasse plus partie de notre avenir proche ? La plupart des gens vaquent à leurs activités quotidiennes comme si Internet en avait fait et en ferait toujours partie. Son succès et sa simple présence ne constituent pas, pour autant, des preuves de sa pérennité. Il serait peu raisonnable de penser qu'il existera toujours. Nous n'avons effectivement aucune garantie à ce sujet. Si, à l'évidence, il s'avère très fiable, il n'en demeure pas moins également très vulnérable et la probabilité de sa destruction est légitime bien qu'elle ne soit pas au cœur des débats.

    Une redéfinition de la conception du pouvoir

    Par son omniprésence, Internet a redéfini la conception du pouvoir. D'un côté, il a conféré une certaine autonomie aux individus en les structurant et en unifiant leurs voix. Le pouvoir n'est plus strictement rattaché aux balles et aux missiles mais plutôt aux idées et aux gens. En revanche, il a aussi renforcé l'emprise des dirigeants en leur fournissant de nouveaux moyens de censurer, contrôler et manipuler les peuples. Ce qui ne fait qu'intensifier les milliers d'années de conflit entre les gouvernements et leurs concitoyens.

    ... à l'évidence, il a conféré du pouvoir aux personnes par un ensemble de moyens vastes et complexes, mais à mesure que nos vies viennent à dépendre d'Internet, il fournit également aux gouvernements un point de contact unique pour une surveillance quasi-totale.
    ~ Kevin Drum (2013)

    Internet joue en faveur des deux camps. Il peut permettre aux opprimés ou aux privilégiés, qu'il s'agisse de citoyens ou de gouvernements, de cibler l'arme avec laquelle les uns exercent leur pouvoir sur les autres. Pour citer l'exemple de l’Égypte, il est pratiquement impensable d'imaginer son peuple se soulever sans les réseaux sociaux. Lorsque le gouvernement prit conscience du danger de la protestation, il fit immédiatement fermer Internet et les réseaux de téléphonie portable, en guise de protestation, le 28 janvier 2011, OECD (2013:36).

    Une arme à double tranchant

    En revanche, la rage qui s'étend aux habitants de certains pays à travers le monde ne fait que s'accroître à mesure que les régimes en place tentent de censurer la toile. La conséquence a été l'émergence de mouvements et organisations tels que Anonymous et Wikileaks venant compromettre de nombreux gouvernements ainsi que la sécurité d'Internet. Comme l'histoire l'a démontré, il n'y a aucune limite à ce que les masses sont capables de faire en cas d'agitation.

    Ce serait, peut-être, un choc pour les citoyens de certains états respectés et démocratiques de découvrir que des forces étrangères ont influencé leur vie à travers des détails qui ont leur importance. Il s'agit d'une question universelle très controversée par sa nature et son audace pure.
    ~ Bilal Khalid (2012)

    Dans les deux exemples sus-mentionnés, nous expliquons comment les pouvoirs en place tout comme les individus peuvent constituer une menace pour la stabilité d'Internet qui semble être la cible principale dès que l'un ou l'autre des deux camps réagit. Un tel conflit entre les dirigeants et les peuples n'est pas prêt de prendre fin et pourrait, à fortiori, avec la présence de la toile, avoir d'énormes répercussions si dans un avenir proche la situation venait à s'aggraver. Cela étant dit et dans la mesure où la mondialisation nous pousse vers une gouvernance mondiale unique, tentons d'appliquer le petit incident qui eut lieu en Égypte à une échelle plus large. Qu'adviendrait-il si tous les citoyens étaient en rupture avec leurs gouvernements au sujet du pouvoir ?

    De même, que se passerait-il si Internet conférait une liberté inconditionnelle aux individus mettant en péril l'emprise des dirigeants sur le peuple ? Ne serait-il pas susceptible d'être le prix à payer dans cette lutte pour le contrôle ? Ne constituerait-il pas, comme c'est sans doute déjà le cas, le champ de bataille au risque de s’auto-détruire ? Les armes, sont, par leur nature même, porteuses des germes de leur propre destruction et Internet est utilisé comme tel : une arme excessivement vulnérable. Personne ne se soucierait de la survie de la toile si elle ne défendait pas leurs propres intérêts. Après tout, Internet n'a pas que des partisans. À mesure des avancées de la technologie, nous rencontrons de plus en plus de personnes qui souhaiteraient revenir à l'Antiquité ou au Moyen Âge où la vie était plus simple. Au final, si Internet venait à être détruit, ce ne serait pas en dépit mais à cause de son succès.

    La menace venue de l'espace

    Si la menace ne se situe pas parmi nous, elle peut très bien surgir de l'extérieur. En surfant sur la toile, nous ne nous préoccupons pas de ce qui se passe au centre de la galaxie ou à la surface du soleil. Habitués que nous sommes à voir l'astre se lever chaque matin à un moment précis et prévisible, nous en oublions qu'en réalité la terre est en suspension dans une univers violent et brutal rempli de comètes et d'astéroïdes aléatoires. La météo spatiale, par exemple, pourrait avoir un grand impact sur le système mondial de communication en réduisant l'ensemble de la connectivité de la planète à sa merci. Il n'y a pas si longtemps, en 1998, plusieurs satellites avaient simultanément cessé de transmettre en raison d'une éruption solaire et de nombreux services tels que des sites Internet et des chaines de télévision avaient été immédiatement interrompus. S'y ajoute à ce jour la perte de douze satellites due aux intempéries de l'espace, ESA (2004:05).

    Que nous le voulions ou non, nous sommes tributaires des caprices du soleil. Nous pouvons être affectés par une importante éruption solaire tout comme nous le sommes par ses rayons. La plus gigantesque, connue sous le nom d’Éruption de Carrington, se produisit en 1859 et paralysa les liaisons télégraphiques partout en Amérique du Nord et en Europe. Les ingénieurs en informatique et les physiciens de l'espace sont bien conscients des dommages qu'une éruption solaire de la taille de celle de Carrington pourrait causer à notre infrastructure de communication actuelle qui est extrêmement vulnérable

    Un événement solaire majeur pourrait, en théorie, griller tout l'Internet. Ce que les tremblements de terre, les bombes et le terrorisme ne sont pas en mesure d'accomplir pourrait l'être en quelques instants par une couronne solaire.
    ~ Eagleman (2012)

    Les tempêtes électromagnétiques sont très fréquentes également. L'une d'elle a privé le Québec de courant pendant neuf heures, en 1989 — affectant la vie de six millions de personnes. Cet orage géomagnétique était dû à une éjection de masse coronale du soleil survenue le 9 mars 1989 et qui n'atteignit la terre que quatre jours après. Sur le plan des micro-données, IBM estime qu'une nouvelle erreur logicielle survient chaque mois tous les 256 Mo de RAM à cause des rayons cosmiques (Ziegler et Lanford, 1979:19-40, Tom 2008) et en dépit du bouclier magnétique terrestre. Ces rayons sont constitués de particules chargées de hautes énergies en provenance des profondeurs de l'espace ou du centre de la Voie Lactée qu'il est impossible d'arrêter.

    Désormais, avec l'augmentation de la miniaturisation des puces (loi de Moore), on s'attend à un accroissement des erreurs (Tom, 2008) du fait que les composants électroniques seront de plus en plus affectés par les émissions du cosmos. Sans parler du pire des cas où leur flux s'amplifierait. Ce qui ne fait que confirmer le point faible des technologies de communication vis à vis de l'espace. Le champ magnétique terrestre qui sert de bouclier protecteur contre les violentes éruptions solaires a été affaibli durant cette dernière décennie. Certains scientifiques pensent que c'est probablement parce que la terre serait sur le point de subir une inversion de ses pôles magnétiques (Widcherink, 2008:150), un événement qui n'est pas sans précédent dans la longue histoire de notre planète. Ainsi, la faiblesse actuelle du bouclier magnétique et la vulnérabilité de notre infrastructure de communication mondiale exposent davantage Internet au risque de disparaître. Il est possible de prévoir l'activité de la météo spatiale mais uniquement à quelques jours d'avance sans que nous ne puissions y faire grand chose.

    La centralisation du savoir humain

    L'Internet peut être altéré de diverses manières. Si ce n'est pas physiquement, cela pourrait être virtuellement. La guerre cybernétique et le cyberterrorisme n'ont rien de concepts fictifs : ils sont bien réels. Parce que le moindre bit lui appartiendra et parce que chaque donnée est reliée à un organisme unique, c'est tout l'ensemble qui risque de disparaître d'un coup et en un clin d’œil. Un simple virus pourrait avoir le potentiel d'endommager chaque bit connecté à cette toile gigantesque.

    Nous vivons dans une ère numérique où chaque nouvelle 'information passe d'abord par Internet, si tant est qu'elle n'en soit pas déjà originaire, avant d'être consignée par écrit. En ce sens, il ne s'agit bien plus que d'un simple amas de câbles et de serveurs servant à relier les gens. Internet est devenu une immense base de données hébergeant le savoir humain. Il s'ensuit que tout ce qui lui porterait préjudice aboutirait inévitablement à la perte de toute cette connaissance.

    Ironiquement, une conséquence importante du passage à l'édition électronique pourrait être son aboutissement à la perte potentielle du savoir.
    ~ Curt Rice (2013)

    Une telle horreur a déjà connu des précédents dans l'histoire de l'humanité. Des civilisations telles que celles d'avant le déluge ont perdu une richesse incommensurable de connaissances durant la préhistoire (Bauval et Graham, 1996). Plus récemment, la même chose s'est produite avec la destruction de la Librairie royale d'Alexandrie (391 av. J.-C.) qui était le centre culturel de l'ancien monde.

    Internet s'est révélé efficace pour traiter et stocker le savoir humain pourtant il ne s'est avéré ni stable ni permanent ni durable. Le seul moyen sensé de sauvegarder la somme des connaissances de l'humanité est de diversifier les supports de stockage, ce qui n'est pas très sérieusement envisagé actuellement. L'idée de rassembler et centraliser tout ce savoir sur un support binaire n'est pas très judicieuse. Avec tout le respect dû à Claude Shannon, une sauvegarde stockée sur un support de nature différente devrait être effectué en parallèle ; sur des livres, par exemple.

    Pourquoi faisons-nous preuve d'autant d'inconscience quant à l'éventualité de la disparition d'Internet à l'avenir ? Est-ce parce que nous n'envisageons jamais l'idée d'un monde sans lui bien que ce fût le cas auparavant ? À la question « que serait pour vous la vie sans Internet ? », certaines personnes ont répondu qu'elle serait « sans couleurs », « très lente », « sans saveur », « terne », ou « je me sentirais comme confiné dans une cellule ». Si l'on s'en tient à ce type de réactions, qui pourraient refléter celles de la majorité, la vie sans Internet semblerait nihiliste. Est-il possible qu'il ait apporté un nouveau sens à l'existence ? C'est probable parce qu'on dirait qu'il est passé de « moyen » à « finalité » en soi et que la devise de nos jours soit devenue « je suis en ligne donc je suis ». Comme si nous placions toute notre valeur et notre essence humaine dans une machine inerte, figeant toute la vitalité qui nous habite en une suite de uns et de zéros.

    Internet a conféré du pouvoir aux individus ; il a renforcé les nations, comblé des lacunes et rapproché le monde. Pourtant, on s'en sert désormais pour le déchirer.
    ~ Bilal Khalid (2012)

    Au fond, quelle différence cela fait-il ? Quel genre d'attitude devrions-nous adopter s'il fallait considérer Internet comme un épisode temporaire dans nos vies, en particulier, ou de manière générale, dans l'histoire de l'humanité ?

    À propos de l'auteur

    Zakaria Bziker est étudiant à l'université d'Ibn-Tofail de Kénitra, au Maroc où il prépare actuellement une maîtrise en éducation. Il a déjà obtenu une licence en linguistique générale.

    Traduit de l'anglais par Ey@el
    © lapensinemutine.eklablog.com

    Notes et références

    1. ^ Le vitalisme est la doctrine selon laquelle la vie tient d’un phénomène surnaturel qui dépasse les lois de la physique et de la chimie.

    Bibliographie

    • Bauval, Robert, and Graham Hancock. Keeper of Genesis: a quest for the hidden legacy of mankind. London: Heinemann, 1996. Print.
    • Geomagnetic Storms Can Threaten Electric Power Grid, Earth in Space, Vol. 9, No. 7, March, 1997, pp. 9–11 (American Geophysical Union)
    • Gleick, James. The information: a history, a theory, a flood. New York: Pantheon Books, 2011. Print.
    • Moore, Gordon E. (1965). “Cramming more components onto integrated circuits” (PDF). Electronics Magazine. p. 4. Retrieved 2006-11-11.
    • MORRIS Meaghan Elizabeth, “Banality in Cultural Studies”, Logics of Television, Patricia Mellencamp (ed.), pp. 14 -43, Bloomington: Indiana University Press, 1990
    • OECD e-government studies: Egypt 2012. Paris: OECD, 2013. Print.
    • Tom Simonite, Should every computer chip have a cosmic ray detector?, New Scientist, March 2008
    • Wicherink, J., and N. Haddon. Souls of Distortion Awakening: a convergence of science and spirituality. Eindhoven: Piramidions, 1032008. Print.
    • Ziegler, J.F. (Jan 1996). “Terrestrial cosmic rays”. IBM Journal of Research and Development (IBM) 40 (1): 19–40.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 14 Décembre 2013 à 15:15

    Ké Internet ? ça n'existe plus Internet, maintenant on doit dire Fesses de Bouc, Touiteur et quelques autres cousins dits "social networks", le tout au service du Maître GoGol !!!

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