• Technotyrannie : l'autoritarisme sévère de l'état espion (2)

    Article de John W. Whitehead traduit par Ey@el

    Available in English

    Les micropuces comestibles ou implantables illustrent bien à quel point nous ne sommes pas préparés moralement (ni autrement) à nous aventurer sur ce terrain inconnu. Considérées comme révolutionnaires par leur capacité à accéder, analyser et manipuler votre organisme de l'intérieur, ces pilules intelligentes pourront vous rappeler de prendre votre médicament, détecter un cancer, voire même alerter votre médecin de l'imminence d'une crise cardiaque.

    Bien sûr, cette technologie pourrait sauver des vies, mais est-ce là tout ce que nous avons besoin de savoir ? Avons-nous fait preuve de toute la diligence requise en tenant compte de tout ce que permettre au gouvernement et à ses sbires d'accéder à des programmes aussi intrusifs implique comme conséquences ? Comme la question que se pose, par exemple, la journaliste d'investigation Ariana Eunjung Cha : « Comment les patients pourront-ils avoir l'assurance que cette technologie ne sera pas utilisée pour les obliger à prendre des médicaments qu'ils n'ont pas vraiment envie de prendre ? Ce qui partirait d'une expérience volontaire pourrait-il devenir un programme d'identification gouvernemental obligatoire qui viendrait éroder nos droits civiques ? »

    Laissez-moi formuler les choses autrement.

    Si vous avez été choqués par les révélations d'Edward Snowden sur la manière dont les agents de la NSA ont utilisé la surveillance pour espionner les appels téléphoniques, les courriels et les textos des Américains, imaginez ce que des agents du gouvernement sans scrupules pourraient faire en ayant accès à votre véhicule, votre maison et vos médicaments tous raccordés à l'internet ?

    Tous ces gadgets connectés qu'il nous faut absolument (le magazine Forbes en parle comme de « conduites (de données) vers nos fonctions vitales ») — ces montres intelligentes qui peuvent surveiller notre pression artérielle et ces téléphones qui nous permettent d'acheter avec nos empreintes digitales et le balayage de nos iris — nous préparent à un « meilleur des mondes » où il n'y aura nul part où s'enfuir ou se cacher.

    Imaginez ce qu'une équipe d'intervention spéciale pourrait faire en disposant de l'accès, de la surveillance et du contrôle de votre maison raccordée à l'internet : ils pourraient vous enfermer, éteindre toutes les lumières, activer les alarmes, etc.

    Jusqu'à présent, confronté aux inquiétudes concernant la surveillance gouvernementale, le public s'est contenté de réagir par un haussement d'épaules collectif.

    Après tout, qu'est-ce que ça peut bien faire si le gouvernement peut suivre vos moindre mouvements à la trace sur vos dispositifs GPS mobiles si ça vous permet de trouver l'itinéraire le plus rapide pour aller d'un point A à un point B ? Qui ça dérange si la NSA écoute vos conversations téléphonique et télécharge vos courriers électroniques tant que vous pouvez avoir accès à ces derniers partout où vous allez et disposer d'un internet ultra rapide à la volée ? Qu'importe si le gouvernement peut surveiller vos activités à domicile à l'aide de vos appareils raccordés à l'internet — thermostat, eau, éclairage — tant que vous pouvez contrôler ces choses par simple effleurement que vous soyez à l'autre bout de votre maison ou du pays ?

    Il est difficile d'apprécier véritablement la menace intangible de la surveillance gouvernementale par le biais de la technologie face à celle plus que réelle de la police faisant feu sur des citoyens non armés, des raids orchestrés par les forces spéciales et de la violence et corruption du gouvernement.

    Toutefois, ces deux dangers seront tout autant liberticides si l'on ne fait rien.

    Songez bien qu'à tout moment, l'Américain moyen vaquant à ses occupations quotidiennes est contrôlé, surveillé, épié et pisté d'une manière ou d'une autre, à la fois par le gouvernement et les yeux et les oreilles des géants de l'industrie.

    Que vous déambuliez dans un magasin, soyiez au volant de votre véhicule, releviez vos messages ou conversiez au téléphone avec vos amis ou vos proches, vous pouvez être certain qu'une agence gouvernementale sera à l'écoute et suivra vos agissements, qu'il s'agisse de la NSA ou d'une autre entité.

    C'est sans parler des traqueurs corporatifs qui surveillent vos achats, vos habitudes de navigation, vos publications sur Facebook et autres activités dans l'espace cybernétique.

    En d'autres termes, il n'existe aucune forme de communication numérique que le gouvernement ne peut et ne surveille pas: appels téléphoniques, courriels, textos, tweets, publications Facebook, chats vidéo sur internet, etc., tous étant accessibles, traçables et téléchargeables par les agents fédéraux.

    Le gouvernement et ses complices contournent les interdictions du quatrième amendement depuis si longtemps que ce rempart fourni par la constitution américaine contre les perquisitions et saisies sans mandat est tombé dans la désuétude et a perdu toute pertinence.

    Nous en sommes à l'étape finale de la transition de l'état policier à l'état espion.

    Ayant déjà transformé les polices municipales en extensions de l'armée, les ministères américains de la sécurité intérieure et de la justice ainsi que le FBI sont en train de faire des officiers de police de la nation des techno-guerriers avec toute la panoplie de scanners d'iris, scanners corporels, radars Doppler à imagerie thermique, programmes de reconnaissance faciale, lecteurs de plaques d'immatriculation, dispositifs de téléphonie cellulaire Stingray et bien d'autres encore.

    Ajoutez à cela les centres de fusion et de criminalité en temps réel, les réseaux de surveillance de villes entières, les nuages de données comme par hasard hébergés à l'étranger par Amazon et Microsoft, les drones équipés de caméras à imagerie thermique, et les bases de données biométriques et vous disposez de tous les ingrédients pour un monde dans lequel la « confidentialité » est exclusivement réservée aux agences gouvernementales.

    Autrement dit, l'état espion qui a vu le jour après les attentats du 11 septembre est bien vivant et s'active à réduire l'intimité des Américains en lambeaux. Ayant été convaincus de troquer leur liberté contre une promesse fantôme de sécurité, ces derniers se retrouvent désormais enfermés dans une cage virtuelle de caméras, micros-espions et capteurs sous le regard vigilant de ceux qui nous dirigent.

    Pratiquement toutes les branches du gouvernement — des services postaux au Trésor public et toutes les agences entre les deux — disposent désormais de leur propre secteur de surveillance et de l'habilitation à espionner le peuple américain.

    Et bien sûr, on ne parle pas non plus de la complicité du secteur industriel qui nous achète et nous vend toute notre vie durant jusqu'à ce que nous n'ayons plus de données à exploiter. Facebook, Amazon et Google comptent en effet parmi les plus proches concurrents du gouvernement en matière de surveillance, de contrôle de vos courriers électroniques, pistage de vos achats et exploitation de vos publications sur les réseaux sociaux.

    « Peu de consommateurs comprennent quels renseignements sont partagés, avec qui, ou comment ces informations sont utilisées » rapporte le Los Angeles Times. « La plupart des Américains émettent un flux d'échappement de données numériques — ce qu'ils saisissent dans les moteurs de recherche, ce qu'ils achètent, avec qui ils communiquent, où ils se trouvent — qui est capturé et exploité de manière peu réglementée. »

    Il n'y a pas que ce que nous disons, où nous allons ou ce que nous achetons qui est pisté.

    On nous surveille jusqu'à nos gènes grâce à une puissante combinaison de matériels, logiciels et recueils de données qui scanne notre biométrie — nos visages, nos iris, nos voix, notre génétique et même notre démarche — pour l'injecter dans des programmes informatiques qui décomposent ces informations en « identifiants » uniques avant de les offrir au gouvernement et ses alliés commerciaux pour leurs usages respectifs.

    Imaginez, par exemple, ce que pourrait faire la NSA (et fait déjà vraissemblablement) avec la technologie d'empreinte vocale qui se rapproche d'une empreinte digitale. Décrite comme « la dernière ligne droite dans la bataille contre la surveillance démesurée du public », le recueil d'empreintes vocales constitue un secteur en plein essor autant pour les gouvernements que pour les entreprises. Selon le Guardian, « la biométrie vocale pourrait servir à localiser des individus. On parle déjà de disposer des capteurs vocaux dans les endroits public, et ... plusieurs capteurs pourraient être triangulés pour identifier des personnes et préciser leur emplacement au sein de zones très limitées ».

    La NSA n'est qu'une partie infime du gouvernement fantôme permanent constitué de bureaucrates non élus qui travaillent en collaboration étroite avec les corporations motivées par le profit qui dirigent en fait Washington et s’évertuent à nous maintenir sous surveillance et donc sous contrôle. Google, par exemple, travaille ouvertement avec la NSA, Amazon a construit une immense base de renseignements de 600 millions de dollars pour la CIA, et l'industrie des télécommunications fait de gros bénéfices en nous espionnant pour le gouvernement.

    En d'autres termes, l'Amérique des corporations s'en met plein les poches en se faisant complice du gouvernement dans ses efforts de surveillance domestique.

    L'enjeu est le contrôle.

    Le contrôle absolu de tous les aspects de nos vies, jusqu'à nos moindre pensées intimes, est l'objectif de tout régime totalitaire.

    George Orwell l'avait compris. Son chef d'œuvre, 1984, esquisse le portrait d'une société mondiale sous contrôle absolu dans laquelle les gens ne sont pas autorisés à avoir des pensées en quelconque désaccord avec l'état corporatif. Il n'y a aucune liberté personnelle et la technologie de pointe est devenue le moteur même de cette société axée sur la surveillance. Il y a des mouchards et des caméras partout. Et les gens sont soumis à la Police de la pensée qui s'occupe des coupables de crimes de la pensée. À la tête du gouvernement ou « Parti », il y a Big Brother qui figure sur toutes les affiches placardées partout avec ces mots : « Big Brother vous surveille ».

    Ne vous y trompez pas : l'internet des objets, c'est juste Big Brother sous un couvert plus attrayant.

    Maintenant, il y a encore ceux qui persistent à dire qu'ils n'ont rien à caché à l'état espion et rien à craindre de l'état policier parce qu'ils n'ont rien fait de mal. Que cette minorité moralisatrice à l'abri dans son aveuglement soit avertie que le danger posé par l'état policier américain s'applique également à chacun de nous, sans distinction de qui viole ou respecte la loi.

    À une époque où trop de lois, trop de prisons, trop d'espions gouvernementaux et trop de corporations avide de se remplir rapidement les poches aux dépens du contribuable américain, il n'y a aucun lieu sûr ni aucun alibi en béton.

    Nous sommes tous coupables de transgression ou autre.

    Un jour ou l'autre, comme je l'ai abordé clairement dans mon livre Battlefield America: The War on the American People (l'Amérique des champs de bataille : la guerre contre le peuple américain), nous subirons tous les mêmes conséquences dans le camp de concentration électronique qui nous entoure.

    Traduit de l'anglais par Ey@el
    © lapensinemutine.eklablog.com

    La reproduction du contenu de ce billet est strictement interdite.
    © lapensinemutine.eklablog.com. Tous droits réservés.
    « Technotyrannie : l'autoritarisme sévère de l'état espion (1)Le « Google Earth sous stéroïdes » de l'armée américaine peut voir à l'intérieur des bâtiments »
    Pin It

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :