• La Chance des Irlandais

    Article d'Ey@el et texte de John Lennon traduit par Ey@el

    Available in English

    Si j'avais dû choisir une chanson de John Lennon qui me tienne à cœur, cela aurait forcément été "Imagine" à tous points de vue plutôt que cette « dylanité » d'un niveau nettement inférieur. Alors pourquoi diantre vous infliger ce choix ? Sans doute parce que l'ironie est une seconde nature chez moi mais surtout parce qu'après avoir bouclé le billet précédent, ce morceau s'est soudain imposé comme une évidence (après coup) pour illustrer le sujet du jour. Notez que j'ai décalé les couplets de Yoko Ono (« plus cliché-kitch tu meurs ») qui sont tout aussi crispants à lire qu'à entendre — ce qui devrait vous permettre de comparer la profondeur d'une authentique simplicité écorchée vive au vide intersidéral d'une pseudo complexité intello-artistique branchée.

    The Luck Of The Irish

    Si vous aviez la chance des Irlandais,1
    Vous le déploreriez et voudriez être morts ;
    Si vous aviez la chance des Irlandais,
    Vous préfèreriez plutôt être anglais !

    Un millénaire de torture et de famine
    Chassèrent ce peuple hors de son pays ;
    Un terre regorgeant de beauté et de magie
    Que pillèrent les bandits britanniques !
    Putain de dieu ! Putain de dieu !

    Si les voix pouvaient se cultiver comme des fleurs,
    Le monde serait recouvert de shamrocks2 ;
    Si les rêves pouvaient se boire comme des cours d'eau irlandais,
    Il serait aussi haut que les montagnes de Mourne3.

    À Liverpool, on nous a conté
    La manière dont les Anglais divisèrent la contrée,
    Avec la douleur, la mort, la gloire
    Et les poètes de la vieille Erin.

    Si l'on pouvait former des chaines avec la rosée du matin,
    Le monde ressemblerait à la baie de Galway ;
    Traversons les arcs-en-ciel comme des leprechauns
    Pour qu'il ait l'air d'une grosse pierre de Blarney4.

    D'ailleurs que diable les Anglais font-ils là-bas ?
    Ils tuent avec Dieu de leur côté5
    Et ce sont les gosses et l'IRA qui portent le chapeau
    Tandis que ces salopards commettent un génocide !
    Oui ! Oui ! Un génocide !

    Si vous aviez la chance des Irlandais,
    Vous le déploreriez et voudriez être morts ;
    Si vous aviez la chance des Irlandais,
    Vous préfèreriez plutôt être anglais !
    Oui, vous préfèreriez plutôt être anglais !

    © John Lennon & Yoko Ono, 1972

    Traduit de l'anglais par Ey@el
    © lapensinemutine.eklablog.com

    À propos de cette chanson

    À mille lieux d'"Imagine" donc, ce texte fort violent dans son propos — qui fait quasiment l'apologie de l'IRA (que John Lennon aurait soutenu financièrement6), constituant par là même un sérieux paradoxe quant à son message de paix — a surtout besoin d'être replacé dans son contexte.

    "The Luck Of The Irish" a été écrit fin 1971, quelques mois après la participation de l'ex-Beatle à une marche de protestation, à Londres, pour soutenir un mouvement républicain irlandais, non-violent, militant en faveur de l'égalité des droits entre Catholiques et Protestants et pour obtenir le retrait des troupes britanniques d'Irlande du Nord. « J'ai un quart de sang irlandais dans les veines — la moitié ou quelque chose comme ça », expliquait-il alors. « Bien longtemps avant que ne démarre le conflit, j'avais annoncé à Yoko que c'était là que nous allions nous retirer et je l'ai donc emmenée en Irlande. Nous avons un peu exploré l'ile, nous y avons séjourné quelque temps et y avons passé en quelque sorte notre seconde lune de miel. Je me sentais donc totalement concerné par ce pays ».

    C'est peu après qu'eut lieu l'infâme tuerie du 30 janvier 1972 à Derry — le sordide « Dimanche sanglant » — où vingt-six manifestants et passants pacifistes des droits civils furent pris pour cible par un régiment de parachutistes anglais7 — épisode douloureux qu'une décennie plus tard, U2 reportèrent à l'attention de toute une génération et des suivantes avec son célèbre "Sunday Bloody Sunday".8

    C'est d'ailleurs le titre homonyme de l'autre morceau9 qu'écrivit, peu après, Lennon (et qui figure également sur l'album Sometimes In New York City paru en 1972) dans lequel il invitait les Britanniques à rentrer chez eux et à laisser « l'Irlande aux Irlandais et non à Londres ni à Rome ».

    À noter qu'un mois tout juste après la tragédie, Paul McCartney et son nouveau groupe Wings — qui jusque-là ne s'était jamais vraiment engagé politiquement et jamais vraiment plus après cela d'ailleurs — sema également la controverse avec un single intitulé "Give Ireland Back To The Irish"10 qui fut immédiatement interdit d'antenne en Angleterre, ce qui ne l'empêcha pas pour autant d'occuper une position confortable dans les charts britanniques et américains, voire même d'atteindre la première place en Irlande et en Espagne. « Je suis très fier que les séparatistes basques aient adoré » déclarait-il. En comparaison, les deux morceaux de Lennon, sortis la même année, passèrent relativement inaperçus du grand public.

    Ey@el

    Notes et références

    1. ^ « La chance des Irlandais » est une expression populaire teintée d'ironie, sous-entendant avoir la poisse. Certains y voient l'optimisme à toute épreuve dont a toujours fait montre ce peuple accablé par toutes les misères du monde.
    2. ^ Le shamrock, du gaélique irlandais seamróg, diminutif de seamair (« trèfle ») est le symbole de l'Irlande.
    3. ^ Les montagnes de Mourne sont un massif montagneux granitique situé au sud-est de la province d'Ulster (Irlande du Nord). Elles ont été immortalisées par une chanson du folklore traditionnel irlandais écrite en 1896 par Percy French et auraient également inspiré à C.S. Lewis le premier tome de sa série du Monde de Narnia, Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique paru en 1950.
    4. ^ La pierre de Blarney (ou pierre de l'éloquence) est intégrée aux créneaux du château de Blarney, en Irlande, près de Cork. Selon la légende, le fait d'embrasser cette pierre en ayant la tête en bas donnerait le don de l'éloquence.
    5. ^  "With God On Our Side", Bob Dylan (1964). Le titre de cette chanson faisant lui-même référence à à l'Épître aux Romains (8:31) de Saint Paul : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ».
    6. ^ Un ancien agent du MI5, David Shayler, avait déclaré que Lennon aurait donné de l'argent à l'Armée républicaine irlandaise à la suite du « Dimanche sanglant ». Choqué par l'événement, le chanteur a en effet expliqué qu'il préférait être du côté de l'IRA plutôt que de celui de l'armée britannique. Ces informations, révélées seulement en 2000 dans la presse, ont été fermement démenties par Yoko Ono. (Wikipédia)
    7. ^ Plus connus sous le nom de SAS.
    8. ^  "Sunday Bloody Sunday", U2 (1983).
    9. ^  "Sunday Bloody Sunday", John Lennon & Plastic Ono Band (1972).
    10. ^  "Give Ireland Back To The Irish", Paul McCartney & Wings (1972).

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