• CYMATIQUE : Science vs musique

    Article de Nigel Stanford traduit par Ey@el

    Available in English

    Attention, gros coup de cœur ! Honnêtement ce billet aurait tout aussi bien pu trouver sa place dans les rubriques Sérotonine et Acouphènes, c'est pourquoi il a finalement atterri dans Brainstorming, le coin fourre-tout, aux côtés de précédents articles consacrés à la cymatique et à l'influence du son sur la matière (voir Articles connexes). « Tout doit son existence uniquement et entièrement au son » lance Nigel Stanford au beau milieu de ce clip musical époustouflant dont il nous explique en détails les dessous du tournage. Comme spécifié dès les premières images, « toutes les expériences dans cette vidéo sont réelles » et la musique a été composée à partir des résultats de ces divers essais. Une performance à la fois technique et artistique que je ne peux m'empêcher de saluer avec enthousiasme. « Le film que vous allez voir ne comporte aucun personnage » annonce la voix off. « En sollicitant un peu votre imagination, il vous décrit les effets des fréquences cymatiques sur la matière. »

    Ey@el

    L'aspect le plus original de la création de Cymatics tient du fait que la musique a été écrite après le tournage de la vidéo.

    En 1999, j'ai vu un documentaire sur la « synesthésie » — un syndrome affectant les fonctions audiovisuelles du cerveau. Les personnes atteintes entendent un son en voyant des couleurs vives ou, au contraire, voient une couleur en entendant divers sons. Ce n'est pas mon cas (du moins je crois) mais j'ai toujours pensé que les graves devaient être rouges et les aigus blancs.

    Ceci m'a amené à réaliser que ce serait sympa de réaliser un clip dans lequel pour chaque son émis, on pourrait voir son équivalent visuel. Bien des années plus tard, j'ai vu des vidéos portant sur la cymatique — la science qui permet de visualiser les fréquences audio, et c'est là que l'idée m'est venue.

    En 2013, j'ai contacté mon ami Shahir Daud, un cinéaste talentueux basé à New York, et je lui ai demandé s'il serait intéressé par une collaboration sur ce clip avec moi. Je ne pense pas qu'il savait vraiment de quoi je parlais mais il a répondu oui avec plaisir et courant juillet 2013 nous avons commencé à nous documenter sur les expériences existantes et à faire des acquisitions ça et là sur internet.

    La plaque de Chladni

    Tout d'abord, il y eu la plaque de Chladni. Il s'agit d'un haut-parleur sur lequel est fixée une plaque métallique que l'on saupoudre de sable et que l'on fait vibrer en la soumettant à différentes notes. Sous l'effet des vibrations, le sable se déplace en formant diverses figures selon l'intensité de chaque son.

    Nous en avons acheté une sur un site destiné aux profs de sciences dans les lycées et nous n'avons eu aucun mal à nous en servir une fois que nous avons fini par comprendre qu'il fallait qu'elle soit parfaitement équilibrée et recouverte d'un minimum de sable.

    Après avoir trouvé les fréquences faisant le mieux résonner la plaque, j'ai sélectionné quatre figures que je trouvais belles et qui m'ont fourni quatre notes à utiliser pour l'instrument de musique qui les accompagnerait. Comme il fallait quelques millisecondes au sable pour changer de forme, il m'était impossible de passer très rapidement d'une note à l'autre, aussi j'ai donc écrit quelque chose qui fasse durer chacune d'entre elle le temps nécessaire pour la formation du motif. Au départ, je voulais me servir de la bande audio à l'origine des figures mais elles était composée de sons très aigus et assez peu mélodieux — alors j'ai fini par n'utiliser que les notes désirées en mixant chaque élément enregistré pour la plaque avec un son obtenu avec un synthétiseur.

    Nous avions prévu le tournage pour décembre 2013 — juste à temps pour que New York et le vortex polaire nous concoctent une tempête de neige mais quand bien même certaines routes ont été fermées, les techniciens sont tous parvenus à nous rejoindre. Nous disposions de peu de temps — à peine deux jours. La majeure partie de la première journée fut consacrée à la mise en place et au gréement d'une énorme boite à lumière carrée au-dessus du plateau avec le cinéaste Timur Civan et son équipe et en fin d'après-midi, nous fûmes fin prêts à tourner.

    Sur place, toutes les expériences furent contrôlées depuis mon ordinateur portable. La plupart consistaient à émettre des notes bizarres afin de générer les motifs requis et souvent à grande vitesse afin d'être en mesure de filmer au ralenti. Il ne fait aucun doute que l'équipe a dû se demander de quel genre de musique saugrenue il pouvait bien s'agir.

    Pour contrôler la plaque de Chladni, j'ai diffusé les notes sous forme audio par le biais d'un ampli relié au haut-parleur. Avant la fin de la prise, les plombs ont sauté, ce qui a fichu en l'air toute l'expérience. C'était arrivé plusieurs fois pendant les essais mais je n'avais pas emporté de fusibles de rechange avec moi. Nous étions un samedi après-midi à 16 heures — allait-il y avoir un magasin ouvert qui vendrait le type précis dont nous avions besoin ? Nous étions à New York alors nous allions forcément en trouver un ! Après une pause pizza imprévue nous avons pu tourner ce plan et passer à autre chose.

    Le tuyau d'arrosage

    L'expérience suivante a été réalisée à l'aide d'un tuyau d'arrosage. Là encore, nous avions visionné des vidéos en ligne dans lesquelles des gens avaient fait en sorte que l'eau ait l'air de se figer sous forme d'une onde sinusoïdale. C'est ce qui se passe réellement mais c'est également un trucage de la caméra — lorsque l'on cale la fréquence vibratoire du haut-parleur sur la cadence des images, à chaque prise l'eau se retrouve à la même position, la faisant paraitre figée. On observe souvent un effet similaire en filmant les enjoliveurs des roues d'une voiture se déplaçant à la bonne vitesse.

    Nous avons fixé un tuyau au caisson de basses et enregistré quelques expériences sous la douche. Nous avons essayé de doubler les fréquences pour produire des torsades très serrées mais en nous calant à 25 Hz, ce qui correspond exactement à la fréquence de la caméra.

    Comme nous allions intégrer le caisson de base dans la prise de vue, j'ai trouvé que cela irait bien avec quelque chose qui génère des basses fréquences comme une grosse caisse. L'eau prenait du temps à prendre forme et à se dissiper alors j'ai fini par créer un son étiré et soutenu dans une tonalité très forte en ajustant la durée pour la faire coïncider avec la séquence vidéo une fois le tournage terminé.

    Sur le plateau, l'expérience avec le tuyau a également posé quelques difficultés. J'avais construit l'estrade pour la batterie avec un plateau en plastique pour récupérer l'eau, ce dernier étant connecté à un autre tuyau s'écoulant vers une conduite d'évacuation. Le tuyau principal fonctionnait très bien mais celui destiné à l'évacuer ne le fit pas et l'eau a débordé sur le plancher.

    Finalement, la directrice artistique, Maggie Rudder, et son équipe se sont mis à l'aspirer entre chaque prise se retrouvant le plus souvent trempés. Pas si marrant en période de gel !

    Le récipient sur le haut-parleur

    Vint ensuite l'expérience avec un récipient rempli de liquide disposé sur la partie centrale d'un haut-parleur — un truc que nous avions vu sur des photos sur les sites consacrés à la cymatique mais jamais en vidéo. Nous avons pensé que ce serait comme avec la plaque de Chladni où la taille du récipient impliquait que nous allions trouver une tonalité qui la ferait résonner à la perfection mais en fait, cela s'apparenta davantage à l'expérience du tuyau où en calant la fréquence sur celle de la prise d'images de la caméra, le liquide donnait l'impression de s'immobiliser.

    Nous en avons testé différentes sortes pour finalement adopter la vodka glacée parce qu'elle semblait plus épaisse. À l'instar du tuyau, doubler la fréquence produisit également de jolis motifs et je me suis donc retrouvé avec deux fréquences utiles à ma disposition et donc deux notes.

    Le ferrofluide

    Cette expérience impliquait l'utilisation d'une solution liquide ferromagnétique. Nous avions vu des images incroyables en ligne concernant des projets artistiques ayant recours au ferrofluide dans lesquelles il prenait la forme d'une grosse boule à piquants. Malheureusement, nous nous sommes rendu compte que pour obtenir cela, nous aurions besoin de super-aimants et que le liquide mettait un temps infini à former une boule. Ce qui ne nous aidait pas car nous voulions quelque chose qui puisse coller au rythme de la musique.

    Nous sommes finalement parvenus à trouver une taille acceptable d'aimants qui puisse permettre la formation d'une forme épineuse suffisamment rapide à notre goût et nous les avons disposé dans un récipient l'on pouvait voir des ondulations se former dans le liquide une fois les bobines débranchées. Pour cela il fallait que le son ait de l'écho. C'est ainsi qu'il s'est imposé comme l'instrument principal sur la première moitié du morceau.

    Comme on pouvait s'y attendre, du ferrofluide s'est répandu partout sur le plateau et a bousillé pleins de choses.

    La boule de plasma

    Au beau milieu du morceau, on peut me voir en train de jouer avec une boule de plasma. Nous aimions beaucoup l'idée de voir l'électricité et nous avons trouvé une société qui nous en a fabriqué une énorme de 1 mètre 20 de diamètre et d'autres de formes diverses. Personne ne pouvait nous assurer qu'elles pourraient s'activer et se désactiver pile poil au bon moment et au final nous nous sommes rabattus sur une version jouet à 20 dollars.

    Dans le clip, je la « manipule » en l'allumant et l'éteignant à chaque note jouée sur le clavier. La position de ma main est censée indiquer la quantité de filtrage appliquée au son. J'en ai sélectionné un au synthé qui me faisait penser à de l'électricité.

    Le tube de Rubens

    C'est Shahir qui a eu l'idée d'utiliser un tube de Rubens — une espèce de long tuyau rempli de propane. Comme cela produit des flammes, nous n'avions pas pu le tester en appartement et je n'étais donc pas très chaud mais son enthousiasme indéfectible a fini par m'avoir à l'usure ! Deux semaines avant le tournage, j'ai trouvé des instructions sur la manière de fabriquer un tube. J'ai acheté tout ce qu'il fallait et je me suis mis au travail. Nous étions très inquiets à l'idée de l'allumer mais tout s'est passé à merveille.

    En jouant des notes dont la fréquence de résonance coïncide avec celle du tube, cela engendre des zones de haute et basse pression dans le gaz et influe sur la hauteur des flammes. Nous étions en mesure de contrôler le nombre de vagues apparentes et nous nous sommes retrouvés avec trois notes différentes qui en ont produit trois, quatre et cinq. Sahir trouvait que le support que j'avais construit lui faisait penser à un « orgue d'église gothique », c'est pourquoi j'ai composé cette séquence musicale en utilisant des sons d'orgue.

    La bobine Tesla

    La fin du clip met en scène une bobine de Tesla — un appareil à haute tension produisant des arcs électriques dans l'atmosphère.

    Ce type de bobines génèrent un certain nombre d'étincelles par seconde que l'on perçoit comme une note brute dissonante. Certaines permettent de contrôler l'apparition des éclairs et ainsi d'ajuster la tonalité afin de créer des mélodies avec. L'idée nous a plu et nous avons enregistré le son produit par notre petite bobine pour la dernière partie de la musique mais au final il était un peu trop rudimentaire et au mixage, je me suis rabattu sur des aigus produits par des synthétiseurs.

    Des « amateurs de bobines » en ligne nous ont généreusement proposé de venir sur notre tournage, d'y fabriquer un tube et de le faire fonctionner pour nous. Nous n'en avions en fait jamais vu en vrai avant de filmer cette séquence.

    Nous avons essayé d'enrouler du fil de fer autour des baguettes dans l'espoir qu'un arc électrique leur soit transmis par les cymbales mais la petite bobine n'était pas assez puissante et ne produisit que quelques faibles lueurs.

    Pour la dernière séquence, nous voulions voir se former un arc entre le sol et le pied de Mike, le stagiaire qui nous a servi de doublure, en train de sauter. Par chance, en nous servant de la grosse bobine, nous avons pu disposer de tout le voltage nécessaire et obtenir un arc parfait.

    Traduit de l'anglais par Ey@el
    © lapensinemutine.eklablog.com

    Vidéos des coulisses du tournage (en anglais)

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 17 Décembre 2014 à 15:45

    Génial, incroyable et excellent Eyael. Je suis enthousiaste car je ne connaissais pas la cymatique. Du coup, suis allé lire l'article annexe d'introduction, qui est tout aussi excellent. Waow

    2
    killmod67
    Dimanche 15 Février 2015 à 00:54

    Merci pour cet article et pour la traduction.

    Je connaissais ce "phénomène", mais je n'avais jamais vu le regroupement de différentes techniques en un clip. Cela m'a beaucoup plus.

    Je me suis permis de mettre un lien sur ma page facebook, pour ne pas le perdre. ;) Ainsi, ne sera-t-il pas altéré ou modifié...

    Encore, merci de faire partager de telles trouvailles.

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