• Projet Eklabugs : Anatomie du cauchemar

    Article d'Ey@el

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    Une nouvelle session Eklabugs qui a bien failli ne jamais voir le jour et un thème prophétique pour lequel je n'ai d'ailleurs pas eu le loisir de voter puisque le soir même du lancement du sondage, je vivais mon pire cauchemar, à savoir me retrouver (heureusement temporairement) prisonnière de mon corps et à la merci des médecins. Tout cela à cause d'une stupide chute en forêt où mon pied s'étant pris dans une racine et entraînée par le poids de mon sac à dos, j'avais heurté violemment le chemin pierreux sur lequel je marchais et m'étais brisé le grand trochanter (haut de la hanche relié au col du fémur). Ouille ! Aïe ! Aïe ! En fait ça ressemblait plus au hurlement du loup garou quand je voulus me relever. N'empêche que ce soir-là, j'ai eu tout un boys band de sauveurs rien que pour moi (normal, j'ai vécu à fond ma Fièvre du samedi soir aux Urgences mais sans Travolta ni Clooney). J'ai quand même terminé avec "Sister Morphine" des Stones...

    L'ironie du sort veut que j'étais, en fait, partie m'isoler et me ressourcer loin d'un entourage pesant que je suis obligée de subir, ne cessant de me répéter mentalement avec force et conviction que je voulais « me casser ». Il semblerait que l'univers m'ait prise aux maux, non pas au pied de la lettre mais au pied tout court. Sens propre certes mais sales draps — bien que ceux de l'hôpital ne le fussent pas — et surtout beaucoup de chance au final. Je réalise que cette épreuve brutale et douloureuse m'a à la fois transformée et révélée à moi-même à l'image de ce rêve étrangement prémonitoire dont je vous avais fait part, il y a pourtant fort longtemps (voir Articles connexes).

    J'y reviendrai sans doute en détails plus tard lorsque je serai pleinement rétablie et moins fatiguée car, pour l'heure, tout ce cocktail de produits toxiques m'a sacrément épuisée et je consacre donc l'intégralité du peu d'énergie qu'il me reste encore à les évacuer et à rééduquer ma jambe crucifiée (c'est McGyver qui m'a opérée, il m'a rafistolée avec un clou gammé gamma).

    Des considérations théologiques des inquisiteurs...

    Intense silence
    Lorsqu'elle pénétra dans la pièce,
    Ses longues robes noires
    La suivant comme une traîne,
    Ma soeur de lune.
    Une veuve noire ferait plus de bruit qu'elle
    Et les lunes noires qu'elle avait dans les yeux
    Me parlèrent davantage.
    Pesante persuasion
    Qui donnait peine à respirer.
    Sombre, du haut de l'escalier,
    Elle m'appela et je la suivis.

    ♫ "Sisters Of The Moon", Fleetwood Mac (1979)

    Si dans de nombreuses civilisations anciennes le rêve a longtemps été considéré comme émanant du divin, le cauchemar a lui été autrefois — en particulier durant l'Inquisition — attribué à l'intervention du diable, d'un spectre malveillant ou incube (démon de sexe masculin ayant des relations sexuelles avec des femmes endormies, son équivalent féminin, plus rare, étant le succube). Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les Anciens rapportaient ce triste phénomène qui, comme nous le verrons, n'en est pas forcément un.

    C'est cette notion que l'on retrouve dans l'étymologie de ce terme datant du Moyen-Âge, issu de l'ancien français cauquemare pour cauchier (presser, fouler) et mare dérivé du néerlandais désignant un « fantôme ou esprit de nuit » — une notion d'ailleurs reprise par de nombreuses langues européennes : nightmare en anglais ou nachtmahr en allemand, coșmar en roumain  — mais incubo en italien.

    Les Grecs avaient un autre terme, ephialtès (se jeter sur), exprimant davantage une agression violente en lien direct avec deux Géants éponymes de leur mythologie.

    ... aux théories des réducteurs de tête

    Et 1, 2, 3, Alice est née au pays des cauchemars,
    Je voudrais juste la rassurer.
    Et 1, 2, 3, Alice est tombée dans un trou noir,
    Je pourrais peut-être la sauver.

    ♫ "Alice & June", Indochine (2005)

    De l'obscurantisme religieux aux sombres dédales de la psychanalyse moderne, les points communs retenus à toutes ces descriptions du cauchemar sont les notions de suffocation, d'état lourd, de poids lourd, de serrement, d'oppression ou de forte pression. Notions qui seront ensuite reprises par la médecine qui parlera alors d'asthme nocturne ou de paralysie du sommeil.

    Certains comme Ambroise Paré (1553) ou Louis Dubosquet (1815) le considéraient comme le symptôme d'une sorte de maladie mélancolique ou nerveuse. Auguste Motet (1867) fit un grand pas vers la vérité en affirmant qu'il existait deux types de cauchemar : l'un en rapport avec la traduction en idées des sensations corporelles de l'organisme durant le sommeil, l'autre lié à « l'exercice de la mémoire et de l'imagination ».

    Mais la psychanalyse l'en détourna à nouveau. Ernest Jones, contemporain de Freud (1898), était persuadé qu'il exprimait « un conflit psychique relatif à un désir incestueux ». Plus récemment, Michel Collée (1987) y vit plutôt quelque chose relevant d'une « souffrance innommable d'une altérité que le désir suscite, une image qui signe l'inaccessibilité de la parole à en rendre compte » et Guy Hanon, « une attaque d'angoisse massive avec vocalisation ».

    Cauchemars vs mauvais rêves

    Selon les « spécialistes », le cauchemar se définit comme « un rêve dont l'imagerie visuelle effrayante ou les émotions négatives sont suffisamment intenses pour provoquer le réveil du dormeur, le laissant apeuré et angoissé » contrairement au simple mauvais rêve auquel on l'assimile à tort et qui ne provoque aucun réveil de l'individu.

    Dans sa classification des troubles du sommeil, le DSM-IV (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) oppose d'ailleurs le cauchemar aux terreurs nocturnes auxquelles il fut longtemps rattaché.

    Terreur nocturne et paralysie du sommeil : on distingue, actuellement, deux autres types de cauchemar. Le premier est la terreur nocturne : la terreur nocturne est particulière du fait qu'elle est innommable. Le rêveur ne s'en souvient pas lors de son réveil. Elle ne semble pas s'intégrer dans une histoire et elle est plutôt faite de caractéristiques physiques telles que la transpiration, la tachycardie, difficultés à respirer, sensation de poids sur la poitrine, obnubilation, agitation, cris. Le retour à la conscience normale est plus ou moins long, et le rêveur peut se rendormir comme si de rien n'était. Le deuxième type, celui de la paralysie du sommeil, est définie comme étant un éveil (réel ou halluciné) pendant la période physiologique de paralysie du sommeil. Elle génère des symptômes d'angoisse, de peurs, du même ordre que ceux des terreurs nocturnes, mais il existe en plus des phénomènes hallucinatoires connexes non décrits dans les terreurs nocturnes (du fait de l'amnésie de ces dernières). (Source)

    Ces rêves qui réveillent

    Rosalind Cartwright, directrice du service des troubles du sommeil du centre médical de Chicago et auteure de Crisis Dreaming (le rêve en crise), considère avant tout le cauchemar comme un rêve dysfonctionnel. En effet, si le rêve sert à intégrer les événements et les sentiments aux souvenirs plus anciens et à dissiper les émotions négatives, le cauchemar serait la résultante d'une surcharge des circuits du cerveau par la somme ou l'intensité des émotions à traiter, tirant l'individu de son sommeil.

    Les cauchemars sont un appel au secours, une recherche d’une solution permettant d’intégrer une expérience terrible dans notre existence. Les cauchemars occasionnels sont chose normale, mais pas ceux qui reviennent constamment.

    ~ Rosalind Cartwright

    Pour Pierre Fluchaire, auteur de la Révolution du rêve, il serait une réaction opportune salvatrice d'importance vitale pour l'orientation de la conscience, une sonnette d'alarme psychique pour qu'il y ait introduction dans le conscient des données de l'inconscient. Le cauchemar nous oblige ainsi à prendre en compte ses contenus. Ce sont des rêves qui ne doivent pas passer inaperçus et qui donc réveillent le dormeur. Il ne faut surtout pas chercher à les oublier mais, au contraire, les noter et essayer de les comprendre car en plus de veiller à notre santé mentale, ils peuvent nous alerter sur notre santé physique avant même que des symptômes ne se manifestent (voir Articles connexes).

    Un processus naturel de survie

    Il faut savoir que les cauchemars sont normaux chez l'enfant car ils constituent un processus naturel qui lui permet d'évacuer des émotions fortes (angoisses, conflits, tensions) et contribuent à son développement psychique. Ainsi 30% des moins de cinq ans en font contre 40% des moins de dix ans.

    Par ailleurs, 85% des adultes ferait des cauchemars occasionnellement. Une étude britannique montre que leur fréquence augmenterait chez ceux qui dorment plus de 9 heures ou moins de 7 heures par nuit.  Il semblerait que plus les nuits sont longues, plus la phase de sommeil paradoxal durant laquelle survient le rêve s'allongerait et favoriserait ce type de rêve.

    Hormis les conflits internes refoulés, les peurs non résolues et les stress post-traumatiques où il faut du temps au cerveau pour intégrer certaines émotions violentes, le stress, les pensées négatives durant la vie d'éveil et certains médicaments comme les hypnotiques et les bêta-bloquants seraient les principales causes répertoriées à l'origine des cauchemars.

    Je suis la clef qui ouvre la serrure de ta maison
    Et garde bouclées à double tour toutes tes araignées au sous-sol.
    Et si dès lors tu t'aventures trop loin à l'intérieur,
    Tu n'y apercevras que mon reflet.
    C'est toujours mieux quand la bougie est éteinte.
    Je suis le pic dans la glace,
    Ne crie pas, ne donne pas l'alarme,
    Tu sais bien que nous devrons faire ami-ami jusqu'à la mort
    Et qu'où que tu te tournes, je serai toujours là.
    Tu peux bien t'ouvrir le crâne, je serai toujours là
    À te plonger dans tous tes états.

    ♫ "Climbing Up The Wall", Radiohead (1997)

    Alors, rassurés ? Promis, vous ne dormirez plus la lumière allumée, retenant votre soufle et n'osant pas regarder sous le lit ou derrière la porte du placard de votre chambre des fois qu'un vilain monstre s'y tapirait ? Alors c'est bon, vous pouvez allez lire (à vos risques et périls tout de même) les articles des autres participants dont vous trouverez la liste ci-dessous.

    Ey@el

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    #Eklabugs

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 30 Septembre à 15:36

    A mon tour de lire ton article! A vrai dire j'y ai appris beaucoup de choses à propos de notre thème du mois! ( et là je me dis que j'ai pas grand chose à dire sur le sujet donc que je vais pas franchement faire un pavé pour donner mon avis. Voyons le côté positif tu ne devrais pas prendre beaucoup de temps pour me lire)

    Du côté de ton accident je suis désolé que tu ai dû vivre ce cauchemar-ci! Heureusement pour moi je ne l'ai encore jamais vécu (et j'espère ne jamais le vivre) mais étant étudiante en imagerie médicale j'ai vu passer beaucoup de monde souffrant de fractures semblables à la tienne et il paraît que c'est affreusement douloureux (surtout que les manips radio demandent des trucs parois difficiles quand on est en un morceau alors…). Enfin tout ça pour dire que je te souhaite un bon rétablissement!

      • Dimanche 30 Septembre à 16:05

        Merci beaucoup. Oui, le pire pour moi a été les radios (et en règle générale tous les déplacements de lit à brancard à table d'opération, enfin tout ce qui fait bouger la zone fracturée pas encore consolidée). J'en ai eu une aux urgences et une autre le surlendemain, soit après l'opération mais un jour après, hop, on vous fait marcher (avec un déambulateur puis des béquilles quand même). Au début, on les prend pour des dingues, des sadiques mais en fait, ils ont raison car ça contribue à rassurer le mental qui en rajoute un max (la peur d'avoir mal fait qu'on a encore plus mal) et donc quand on se prouve qu'on tient debout sans se casser et sans mourir de douleur, la boite à penser en est pour ses frais :lol:

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